La dette sociale: pourquoi le solidarisme peut offrir une clé à la crise de la conscription

Depuis le 7 octobre, la crise liée à l’enrôlement des ultra-orthodoxes n’est plus seulement une question de sécurité : elle est devenue une crise du contrat civique israélien. Lorsqu’un groupe important de la société israélienne est exempté de l’obligation la plus fondamentale liée à l’existence même de l’État, le principe d’égalité devant la loi s’effondre et la solidarité sociale se fissure.
 
Les tentatives visant à régler cette question par des instruments juridiques et budgétaires ont échoué, parce qu’elles ont négligé la racine du problème : la question fondamentale de la responsabilité mutuelle.
Le débat public est aujourd’hui prisonnier de deux récits extrêmes et polarisants. D’un côté, l’accusation de «parasitisme» portée contre ceux qui ne participent pas à l’effort commun ; de l’autre, le cri dénonçant une prétendue «persécution de la Torah». Ces deux impasses se nourrissent mutuellement.
 
Pour sortir Israël de cette situation, je propose d’adopter un nouveau langage moral et politique : celui de la «dette sociale», tel que l’a défini l’homme d’État français Léon Bourgeois (1851-1925), théoricien du solidarisme.
Léon Bourgeois fut l’une des figures majeures de la Troisième République française. Il occupa les fonctions de président du Conseil, de ministre, de président de la Chambre des députés puis du Sénat. En 1920, il reçut le prix Nobel de la paix pour son action en faveur de l’arbitrage international.
Dans son ouvrage majeur, Solidarité, publié en 1896, il chercha à tracer une voie intermédiaire entre l’individualisme libéral, qui considère chaque individu comme l’unique artisan de sa réussite, et le collectivisme socialiste, qui sacrifie la liberté individuelle au profit du pouvoir collectif.
Son point de départ était simple: aucun être humain ne se construit seul. Dès sa naissance, chacun reçoit un héritage collectif qu’il n’a pas créé: une langue, des connaissances, des institutions, une sécurité, ainsi que le fruit du travail accompli par les générations précédentes. L’être humain naît donc débiteur envers la société. Il ne s’agit pas d’une culpabilité morale, mais de la contrepartie de tout ce que chacun reçoit: une sorte de contrat social implicite, que personne n’a signé, mais dont tous bénéficient comme s’il avait réellement été conclu. De cette appartenance découlent des droits, mais aussi des devoirs. La pensée de Bourgeois fait écho à d’anciens concepts juifs, tels que la responsabilité mutuelle — arvout — ou l’interdiction de rester indifférent au sang de son prochain. Elle les inscrit toutefois dans le cadre d’une démocratie républicaine.
 
Appliquée au débat israélien, cette pensée permet de dépasser la formule usée du «partage égal du fardeau» pour poser une question plus profonde, celle de la responsabilité : non plus seulement «Pourquoi ne servent-ils pas ?», mais «Que doit chaque groupe à la société qui garantit son développement, sa prospérité et sa sécurité, et comment peut-il s’acquitter de cette dette sans que l’accomplissement de son devoir efface son identité ?»
Le solidarisme s’adresse simultanément aux deux camps.
Au public non ultra-orthodoxe, il dit : vous avez raison d’exiger une participation à l’effort commun, mais vous avez tort de nier toute forme de contribution ultra-orthodoxe ou de transformer l’intégration en un projet d’assimilation culturelle.
Au monde ultra-orthodoxe, il dit: vous avez raison de vouloir protéger votre identité, mais la reconnaissance de la valeur de l’étude de la Torah ne saurait justifier une exemption collective, automatique et illimitée.
Le principe central est le suivant: la solidarité n’exige pas que tous soient identiques. Elle exige que personne ne se considère comme entièrement dispensé de ses obligations envers les autres.
Il faut écouter sérieusement la réponse du monde ultra-orthodoxe. De son point de vue, l’étude de la Torah n’est pas un loisir privé, mais une fonction spirituelle et nationale. La formule talmudique «La Torah protège et sauve» — Torah magna oumatsla — est comprise comme la preuve que les étudiants des yeshivot participent eux aussi à la défense d’Israël, mais sur un autre plan.
Leur argument peut être formulé ainsi : «Vous considérez le soldat comme le seul défenseur du pays parce que votre conception de la sécurité est exclusivement matérielle. Nous croyons que la survie du peuple juif dépend également de la Torah. Nous ne refusons pas de contribuer ; nous contribuons autrement.»
Cet argument possède une cohérence interne. Le rejeter avec mépris ne ferait que renforcer le sentiment que la conscription vise à porter atteinte à la culture ultra-orthodoxe, plutôt qu’à répondre à un véritable besoin sécuritaire.
Le solidarisme permet précisément de ne pas nier cette contribution. Une société peut reconnaître que l’activité spirituelle et éducative participe à son patrimoine commun. Elle peut même autoriser un nombre limité de personnes particulièrement douées à s’y consacrer pleinement.
 
Mais cette reconnaissance doit avoir une limite essentielle: un groupe qui demande à être exempté ne peut être le seul à définir sa propre contribution, à en évaluer la valeur et à décider qu’elle équivaut aux obligations imposées aux autres.
Aucune société ne peut subsister si chaque communauté décide unilatéralement de la nature de sa contribution et des droits auxquels celle-ci lui donnerait accès.
Il faut toutefois être lucide : le solidarisme n’est pas une formule magique. Certaines autorités rabbiniques ne reconnaissent pas à l’État une autorité supérieure. Là où le consensus n’existe pas, l’État est donc en droit — et a même le devoir — de fixer des règles, de conditionner les financements publics à leur respect et de les faire appliquer de manière proportionnée.
Dans la perspective d’un pacte solidariste israélien, nous devons nous entendre sur une feuille de route : reconnaître une élite rabbinique et talmudique restreinte, tout en exigeant de l’ensemble des jeunes ultra-orthodoxes qu’ils accomplissent un service significatif, militaire ou civil.
En contrepartie, l’État devra garantir que ce service respecte le mode de vie ultra-orthodoxe et ne devienne pas un instrument de sécularisation forcée.
 
La voie solidariste fixe une limite morale claire: une démocratie n’est pas une simple juxtaposition d’autonomies sectorielles. Elle constitue un tissu d’interdépendances.
Le droit d’une communauté à préserver son mode de vie ne lui donne pas celui de bénéficier de la protection de l’État et de tout ce que celui-ci accorde à ses citoyens, sans assumer les devoirs imposés à chacun.
Il est possible que le langage solidariste ne suffise pas à résoudre toutes les profondes divergences relatives à l’identité et à l’autorité. Il nous offre néanmoins un cadre plus inclusif pour le débat : un cadre qui respecte la diversité des identités, mais qui sait également poser des obligations civiques et permettre la prise de décisions.
 
Le passage du langage du «partage du fardeau» à celui de la « dette sociale » constitue, me semble-t-il, la clé d’un dialogue nouveau et plus fécond: un dialogue qui ne reposerait pas seulement sur la contrainte ou la coercition, mais sur la reconnaissance mutuelle d’une responsabilité commune — condition indispensable à toute société libre et juste.
 
Dr Eitan Chikli
 

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