Zacharias Frankel est né le 30 septembre 1801 à Prague, alors dans l’Empire autrichien, dans une famille juive traditionaliste. Il est décédé le 13 février 1875 à Breslau (aujourd’hui Wrocław, Pologne). Issu d’un milieu érudit, il combine une éducation religieuse rigoureuse avec une formation académique moderne, une approche qui caractérisera sa carrière et sa pensée.
Frankel étudie d’abord dans la yeshiva de Bezalel Ronsburg à Prague, où il approfondit sa connaissance des textes juifs traditionnels (Talmud, Halakha). Parallèlement, il poursuit des études séculaires et obtient un doctorat à l’Université de Budapest en 1831, ce qui était rare pour un rabbin à l’époque. En 1832, il devient rabbin à Litoměřice (Leitmeritz), puis en 1836, il est nommé grand-rabbin de Dresde, où il sert jusqu’en 1854. Cette période marque le début de son engagement dans les débats théologiques et sociaux du judaïsme européen.
En 1854, Frankel prend la direction du Séminaire théologique juif de Breslau, le premier établissement moderne de formation rabbinique, qu’il dirige jusqu’à sa mort. Ce séminaire devient un centre intellectuel majeur, formant des rabbins capables de combiner érudition traditionnelle et méthodes scientifiques modernes, influençant profondément le judaïsme Massorti, notamment aux États-Unis.
Frankel est le père du judaïsme positif-historique, une approche qui cherche à concilier la fidélité aux traditions juives avec une étude critique et historique des textes sacrés. Contrairement au judaïsme réformé, qui prônait des changements radicaux dans la pratique religieuse (comme l’abandon de certaines lois ou l’usage limité de l’hébreu dans la liturgie), et au judaïsme orthodoxe, qui rejetait toute modification, Frankel propose une voie médiane.
Pour Frankel, la Halakha (loi juive) est dynamique et peut évoluer, mais tout changement doit être ancré dans une compréhension approfondie de son développement historique et dans le respect de son autorité spirituelle. Il insiste sur l’importance de la tradition comme expression de la volonté collective du peuple juif, tout en utilisant des méthodes scientifiques pour étudier les textes, telles que la critique textuelle et l’analyse historique. Cette approche, qu’il qualifie de « positive » (enracinée dans la foi) et « historique » (basée sur l’étude savante), devient la pierre angulaire du judaïsme Massorti.
Frankel s’est retrouvé au coeur des tensions entre les courants réformés et orthodoxes du judaïsme européen. Lors de la Conférence rabbinique de Francfort en 1845, il se retire de manière retentissante en raison de son opposition à la proposition de réduire l’usage de l’hébreu dans la liturgie, qu’il considérait comme essentielle à l’identité juive. Ce départ illustre son refus des réformes impulsées par des laïcs ou des changements trop radicaux.
Il s’oppose également aux orthodoxes, notamment au rabbin Samson Raphael Hirsch, figure du néo-orthodoxisme, qui critiquait l’approche de Frankel comme trop permissive vis-à-vis de l’évolution de la Halakha. Frankel, tout en valorisant la tradition, croyait que la loi juive avait toujours évolué historiquement et pouvait continuer à le faire, à condition que cela repose sur une érudition rigoureuse.
Frankel était un érudit prolifique, et ses travaux ont eu un impact durable sur les études juives. Parmi ses contributions majeures :
• Die Eidesleistung der Juden (1840) : Un ouvrage défendant la validité du serment juif face aux lois discriminatoires en Europe, qui remettaient en question la crédibilité des témoignages juifs. Ce livre montre son engagement à la fois comme érudit et défenseur des droits juifs.
• Darkhey Ha-Mishnah (1859) : Une étude fondamentale sur le développement historique de la Michna, l’un des textes centraux du judaïsme rabbinique. Frankel y analyse comment la tradition orale s’est structurée, posant les bases d’une approche scientifique de l’histoire juive.
• Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judenthums (1871) : Frankel fonde cette revue, qui devient un pilier des études juives modernes. Elle publie des recherches sur l’histoire, la littérature et la théologie juives, promouvant une approche académique rigoureuse.
L’influence de Zacharias Frankel est immense, en particulier à travers le Séminaire de Breslau, qui forme des générations de rabbins et d’érudits. Ses idées inspirent directement le développement du judaïsme Massorti aux États-Unis, notamment via ses disciples, comme Solomon Schechter, qui fonde le Jewish Theological Seminary of America. Le judaïsme Massorti, qui cherche à préserver les traditions tout en s’adaptant à la modernité, reflète l’esprit de l’approche positif-historique de Frankel.
Son insistance sur l’équilibre entre foi, tradition et érudition a permis de créer un modèle viable pour un judaïsme moderne qui reste ancré dans ses racines. Ses travaux historiques, notamment sur la Michna, ont également ouvert la voie à l’étude scientifique des textes juifs, influençant des disciplines comme l’histoire juive et la philologie.
• Contexte historique : Frankel a vécu à une époque de bouleversements pour les communautés juives européennes, marquées par l’émancipation, la Haskala (Lumières juives) et les tensions entre tradition et modernité. Son approche a offert une réponse modérée à ces défis.
• Engagement social : En plus de ses contributions théologiques, Frankel s’est battu contre les discriminations antijuives, notamment à travers ses écrits sur les droits civiques des Juifs.