Pourquoi Rébecca a-t-elle été choisie? À travers un souvenir de Nehama Leibowitz et le récit de la rencontre au puits se dessine une réponse simple et profonde: par sa capacité à faire le bien spontanément, généreusement, sans calcul.
Lorsque j’avais dix-neuf ans, j’ai eu la chance d’assister à un cours de Nehama Leibowitz. La paracha étudiée était Hayé Sarah.
Je me souviens encore de son modeste appartement, près de l’ancienne gare routière de Jérusalem. Les murs étaient couverts d’armoires métalliques, remplies de feuilles soigneusement classées : ses célèbres fiches consacrées à la paracha de la semaine. Mais surtout, je n’ai jamais oublié ce cours, consacré à la rencontre entre le serviteur d’Abraham et Rébecca.
Nehama Leibowitz lisait simplement le sens littéral des versets, mais elle savait en faire surgir une lecture nouvelle, concrète, presque saisissante.
Un geste simple, mais extraordinaire
Ce matin-là, Rébecca arrive au puits comme n’importe quel autre jour, afin de puiser de l’eau pour sa famille. Un homme qu’elle ne connaît pas, un voyageur étranger, l’aborde et lui dit :
« Laisse-moi, je te prie, boire un peu d’eau de ta cruche. »
Rébecca accepte. Cela signifie pourtant qu’elle doit descendre de son épaule une lourde cruche pleine d’eau et la lui présenter pour qu’il puisse boire. Mais elle ne s’arrête pas là. Après qu’il a bu, c’est elle qui propose, de sa propre initiative :
« Je puiserai aussi pour tes chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient fini de boire. »
La Torah nous dit que le serviteur d’Abraham voyageait avec dix chameaux et qu’ils avaient parcouru de longues journées depuis Canaan jusqu’à Haran. Un chameau peut boire une quantité considérable d’eau. Et le texte insiste : Rébecca les abreuve « jusqu’à ce qu’ils aient fini de boire ».
Combien de fois a-t-elle dû retourner au puits, remplir sa cruche, marcher jusqu’à l’auge, puis recommencer ?
Il faut également se rappeler qu’une certaine distance séparait la source de l’abreuvoir, afin que l’eau destinée aux hommes ne soit pas souillée par les animaux. Et pourtant, Rébecca ne ralentit pas. La Torah souligne au contraire son empressement:
« Elle se hâta de vider sa cruche dans l’auge, courut encore au puits pour puiser, et puisa pour tous ses chameaux. »
Les verbes sont essentiels : elle se hâte, elle court.
Rébecca ne fait pas seulement preuve de bonté. Elle agit avec énergie, générosité et spontanéité. Et l’étranger, lui, l’aide-t-il? Non.
Le texte dit :
« L’homme la contemplait en silence, pour savoir si l’Éternel avait fait réussir son voyage ou non. »
Pourquoi Rébecca ?
C’est de ce cours de Nehama Leibowitz que j’ai appris à quel point la Torah insiste, par tous les moyens possibles, sur les qualités personnelles de Rébecca. Elle est choisie pour ce qu’elle est.
Et parmi ses qualités, une vertu domine toutes les autres : le ‘hessed, la bonté active, la générosité, la capacité de faire du bien à autrui.
Mais qu’est-ce donc que faire preuve de ‘hessed ?
Le poète israélien Nathan Zach écrit :
Nous avons tous besoin de bonté,
nous avons tous besoin d’un contact.
Acquérir de la chaleur, non avec de l’argent,
mais à travers la rencontre.
Donner sans chercher à recevoir,
et non simplement par habitude.
Pour Nathan Zach, le ‘hessed est quelque chose dont nous avons tous besoin.
Il crée de la chaleur entre les êtres. Il crée du lien.
Le ‘hessed, une force profondément israélienne
La bonté fut la qualité propre de Rébecca. Mais elle est aussi, à bien des égards, l’une des caractéristiques les plus frappantes de notre peuple. Il suffit de regarder autour de nous.
Ce qui s’est produit après le traumatisme et le choc du 7 octobre est, à cet égard, extraordinaire. Face à la catastrophe, d’innombrables cercles de solidarité se sont formés spontanément. Collectes de fonds. Préparation de repas chauds. Soutien aux agriculteurs. Aide aux petites entreprises touchées Accompagnement des familles de victimes. Bénévolat auprès des personnes évacuées. Et tant d’autres initiatives encore.
Au milieu de la douleur, cette mobilisation rappelle quelque chose d’essentiel : la capacité humaine à faire le bien. Le ‘hessed nous redonne foi dans la bonté de l’être humain. Il nous rappelle que chacun d’entre nous peut augmenter la part de bien autour de lui.
Et lorsque nous nous mobilisons les uns pour les autres, nous découvrons aussi les forces profondes qui sommeillent en nous. La force de Rébecca.
A propos de l’autrice:
La Dre Tamar Kadari est chercheuse et enseignante en littérature rabbinique, spécialisée dans le Midrash et la Aggada, à l’Institut Schechter des études juives, dont elle a également été doyenne. Titulaire d’un doctorat de l’Université hébraïque de Jérusalem, elle a consacré une partie importante de ses recherches au Midrash Chir HaChirim Rabba. Elle est l’auteure de nombreux articles académiques et de l’ouvrage Min’ha LiYehuda, publié en 2017. Elle est également artiste et sculptrice et a exposé à Jérusalem et à Tel-Aviv.


