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Lekh Lekha: Choisir librement?
De Loth à Abraham

Par Eitan Cooper, directeur de projets et consultant de l’institut Schechter

La tradition juive affirme à la fois que « tout est prévu » et que « la liberté est donnée ». Mais que signifie réellement choisir, lorsque nos décisions sont façonnées par notre tempérament, notre environnement, notre histoire et nos croyances? La paracha Lekh Lekha nous invite à réfléchir aux limites — et à la profondeur — de la liberté humaine.

La Michna, dans les Pirkei Avot, attribue à Rabbi Akiva cette formule célèbre :

« Tout est prévu, mais la liberté est donnée. »

À première vue, voilà une affirmation éclatante de la liberté humaine. Pourtant, les deux propositions semblent presque se contredire : si Dieu connaît déjà notre avenir, quel espace reste-t-il réellement à notre liberté d’action ?

Nous ne prétendrons pas résoudre ici cette contradiction philosophique. Mais nous pouvons tenter de comprendre ce qu’elle nous dit de notre manière de choisir.

Loth choisit-il vraiment ?

La paracha de cette semaine, Lekh Lekha, nous en offre un premier exemple.

Lorsque les bergers d’Abraham et ceux de son neveu Loth se disputent au sujet des pâturages, Abraham propose de mettre fin au conflit en laissant Loth choisir :

« Si tu vas à gauche, j’irai à droite ; si tu vas à droite, j’irai à gauche. »

Loth lève alors les yeux et découvre la plaine du Jourdain :

« Il vit toute la plaine du Jourdain, qui était entièrement arrosée […] comme le jardin de l’Éternel, comme le pays d’Égypte […] Et Loth choisit pour lui toute la plaine du Jourdain. »

Le texte mérite attention. Abraham propose à Loth une véritable alternative : droite ou gauche. Mais Loth semble ne jamais réellement soupeser les deux possibilités. Rachi, reprenant le Midrach, souligne à sa manière le caractère instinctif de son choix. Loth se précipite vers ce qui lui paraît fertile, familier, confortable et immédiatement profitable.

Il dispose donc formellement d’un choix. Mais choisit-il vraiment ?

Nous votons aussi avec ce que nous sommes

Lorsque nous allons voter, nous avons nous aussi plusieurs partis et plusieurs dirigeants devant nous. Juridiquement, notre liberté de choix est entière. Mais psychologiquement, la réalité est plus complexe.

De nombreux travaux en psychologie politique montrent que nos opinions dépendent en partie de notre personnalité, de notre milieu, de notre éducation, de notre histoire familiale et de nos dispositions acquises au cours de la vie.

Nous pouvons théoriquement voter pour n’importe quel parti. Pourtant, la plupart d’entre nous choisissent à l’intérieur d’un champ relativement étroit d’options déjà compatibles avec leur vision du monde. Comme Loth, nous sommes souvent attirés par le territoire que nous connaissons déjà.

Seule une minorité d’électeurs examine véritablement l’ensemble des possibilités et envisage sérieusement de franchir les frontières de son camp politique. La liberté existe donc, mais elle s’exerce à l’intérieur d’un espace qui n’est jamais totalement neutre.

Notre cerveau ne perçoit pas tout

Le psychologue Steven Pinker rappelle que notre perception elle-même est le produit de l’évolution.

Si l’être humain primitif avait dû percevoir et traiter simultanément toutes les couleurs, tous les sons, toutes les odeurs et toutes les informations présentes autour de lui, il lui aurait été presque impossible de distinguer rapidement une menace, de trouver de la nourriture ou de satisfaire les nécessités élémentaires de sa survie.

Notre cerveau est donc aussi une formidable machine à sélectionner. Nous ne percevons pas tout. Nous filtrons.

Le développement de l’intelligence humaine a considérablement élargi notre compréhension du monde, mais au moment de décider, l’intuition, les émotions, les habitudes et les perceptions immédiates continuent de jouer un rôle considérable.

Notre culture agit de la même façon. La société dans laquelle nous grandissons, notre langue, notre famille, notre école et notre environnement construisent progressivement les catégories à travers lesquelles nous interprétons la réalité.

Comme l’écrivait magnifiquement le poète hébraïque Shaul Tchernikhovski :

« L’homme n’est rien d’autre que la forme du paysage de sa patrie. »

Nous choisissons, certes. Mais nous choisissons à partir de ce que nous sommes devenus.

Élargir le champ du possible

C’est ici que l’éducation prend toute son importance.

Une bonne éducation ne devrait pas seulement transmettre des réponses. Elle devrait élargir l’éventail des questions qu’une personne est capable de poser et des possibilités qu’elle est capable d’envisager. La technologie peut également nous aider à comparer, analyser, vérifier et confronter des alternatives.

Mais il faut rester modeste. Aucune éducation et aucun outil ne peuvent nous transformer en êtres parfaitement rationnels capables d’examiner toutes les possibilités avec une neutralité absolue.

La plupart du temps, nous continuerons à choisir entre un nombre limité d’options que notre esprit, notre culture et notre expérience nous rendent accessibles.

Et lorsque les choix deviennent impossibles ?

Il existe cependant des situations où le problème change complètement de nature.

Parfois, les alternatives ne sont plus simplement difficiles à départager : elles deviennent presque impossibles à comparer. Le choix prend alors la forme d’un paradoxe.

Que fait-on lorsque la raison elle-même ne permet plus de décider ?

La semaine prochaine, nous lirons l’un des récits les plus vertigineux de la Torah : la ligature d’Isaac, l’Akeda. Abraham y est confronté à deux exigences apparemment inconciliables. D’un côté, obéir à Dieu et sacrifier son fils. De l’autre, refuser l’ordre divin afin de sauver Isaac.

Mais Isaac est précisément l’enfant par lequel Dieu a promis à Abraham que son alliance se poursuivrait. Obéir au commandement semble donc contredire la promesse divine elle-même. Et désobéir signifie, pour Abraham le prophète, s’opposer directement à celui qui l’a appelé. Aucune des deux possibilités n’est acceptable.

Lorsque les alternatives deviennent aussi insoutenables, sur quoi peut-on encore fonder une décision ?

« Il eut foi en l’Éternel »

La clé se trouve peut-être déjà dans notre paracha.

Dans le récit de l’Alliance entre les morceaux (Brit bein habetarim), la Torah prononce à propos d’Abraham une phrase d’une extraordinaire densité :

« Il eut foi en l’Éternel, et Il le lui compta comme justice. »
(Vehéemin ba-Hachem, vayakhcheveha lo tsedaka.)

Mais cette phrase est grammaticalement ambiguë. Qui considère quoi comme un acte de justice ?

Selon Rachi, c’est Dieu qui considère la foi d’Abraham comme un mérite : Abraham croit à la promesse divine malgré son caractère improbable, et cette foi lui est comptée comme une vertu.

Mais une autre lecture est possible. On peut comprendre qu’Abraham considère Dieu comme juste. Autrement dit, Abraham ne croit pas simplement que Dieu existe ou qu’il accomplira ses promesses. Il croit que Dieu est, ultimement, la source même de la justice. La différence entre les deux lectures est considérable.

Dans la première, l’homme croyant est justifié parce qu’il réussit l’épreuve de la foi. Dans la seconde, la foi elle-même devient la réponse d’Abraham à l’impossibilité de choisir rationnellement.

Face à l’Akeda, Abraham ne peut résoudre le paradoxe. Il ne peut démontrer comment l’ordre de sacrifier Isaac peut être compatible avec la promesse que l’avenir passera par Isaac.

Il ne lui reste alors qu’une conviction fondamentale :

Dieu finira par agir avec justice.

Peut-être est-ce là l’une des significations les plus profondes de la formule de Rabbi Akiva.

« Tout est prévu » : nous ne sommes jamais totalement maîtres des circonstances, de notre nature, de notre histoire ni même de l’univers des possibilités qui se présentent à nous.

« Mais la liberté est donnée » : à l’intérieur de ces limites, quelque chose demeure entre nos mains. Nous pouvons apprendre à élargir notre regard. Nous pouvons essayer de reconnaître les forces qui orientent nos décisions.

Et lorsque la raison atteint sa propre frontière, nous pouvons encore décider sur quelles valeurs, quelles convictions et quelle confiance nous voulons fonder notre choix. C’est peut-être là que commence la véritable liberté.

A propos de l’auteur:

Eitan Cooper a été vice-président exécutif de l’Institut Schechter. Depuis le 1er janvier 2024, il y exerce les fonctions de consultant à temps partiel. Depuis son arrivée à Schechter en 2000, il a occupé différents postes, notamment ceux de coordinateur du programme de sensibilisation TALI et de vice-président chargé du développement. Eitan Cooper est titulaire d’une licence (BA) de l’Université de Chicago et d’un master (MA) de l’Université hébraïque de Jérusalem. Il est diplômé de l’École Mandel de leadership éducatif et possède une licence officielle de guide touristique en Israël.Eitan et Anita Cooper ont fait leur alyah depuis les États-Unis en 1983. Ils sont les heureux parents et grands-parents d’une famille israélienne qui ne cesse de s’agrandir.

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