Paracha Noé — Genèse 6, 9–11, 32
« Noé était un homme juste, intègre dans ses générations. Noé marchait avec Dieu. » (Genèse 6, 9)
La Torah nous présente Noé comme un juste au milieu d’un monde dévasté par la violence. Pourtant, une question demeure : quelle forme prend la justice de Noé ? Il construit une arche, sauve sa famille et préserve les espèces vivantes. Il accomplit ainsi une œuvre immense. Mais il ne prend jamais explicitement la parole pour tenter de sauver ses contemporains.
Cette absence de parole n’est pas condamnée directement par le texte. Elle n’en constitue pas moins une interrogation que la tradition juive nous autorise à approfondir.
Rachi, commentant l’expression « dans ses générations », rapporte deux interprétations de la justice de Noé. Selon l’une, il faut mesurer son mérite à la corruption qui l’entourait : rester juste dans un monde injuste est déjà remarquable. Selon l’autre, sa justice aurait pu paraître moins exceptionnelle s’il avait vécu à l’époque d’une génération de justes. La Torah nous laisse ainsi devant une question troublante : être juste, est-ce simplement ne pas participer à la corruption de son époque, ou est-ce aussi tenter de la combattre ?
La comparaison avec Abraham, quelques chapitres plus loin, rend cette question encore plus pressante. Lorsque Dieu lui annonce le sort de Sodome, Abraham ne se contente pas de préserver les siens. Il interpelle Dieu : « Anéantirais-tu le juste avec le méchant ? » (Genèse 18, 23). Il plaide pour les habitants d’une ville dont il sait pourtant qu’elle est profondément corrompue.
Noé construit une arche ; Abraham ouvre un débat. L’un préserve la vie au milieu de la catastrophe ; l’autre refuse de se résigner à la catastrophe annoncée. Il serait injuste d’opposer trop simplement ces deux figures : sans l’arche de Noé, aucune reconstruction ne serait possible. Mais leur rapprochement nous invite à distinguer deux responsabilités complémentaires : protéger ce qui nous est confié et ne pas renoncer à nous préoccuper du monde qui nous entoure.
Cette distinction résonne particulièrement dans la vie juive contemporaine. Lorsque les actes antisémites se multiplient et que certains discours contestent la légitimité même de l’existence d’Israël, la tentation du repli est compréhensible. Une communauté doit protéger ses membres, transmettre sa mémoire et défendre le droit des Juifs à vivre librement, en France comme ailleurs. Elle ne saurait être tenue pour responsable des décisions d’un gouvernement étranger du seul fait de son identité juive.
Mais la protection de notre communauté ne peut constituer notre seul horizon. La tradition juive nous rappelle également que notre responsabilité morale ne s’arrête pas aux frontières de notre peuple. L’alliance conclue avec Noé après le Déluge concerne ses descendants et tous les êtres vivants. Avant même l’alliance particulière avec Abraham, la Torah affirme ainsi une responsabilité à l’échelle de l’humanité.
Cette universalité ne demande pas aux Juifs de renoncer à leur particularité. Elle ne nous oblige ni à dissimuler notre attachement à Israël, ni à accepter les amalgames entre Juifs, Israéliens et gouvernement israélien. Elle nous invite plutôt à tenir ensemble deux exigences : ne jamais abandonner les nôtres à la haine, et ne jamais faire de cette haine le principe organisateur de notre rapport au monde.
Peut-être est-ce là l’enseignement que nous pouvons tirer du passage de Noé à Abraham. Il faut parfois construire une arche pour sauver la vie. Mais il faut aussi, lorsque les circonstances l’exigent, avoir le courage d’interpeller, de dialoguer et de défendre la justice, même lorsque cette démarche semble vaine.
La question n’est donc pas de savoir si nous devons protéger les nôtres ou nous préoccuper de l’humanité. Nous devons faire les deux. La véritable question est de savoir comment préserver notre capacité d’agir moralement lorsque la peur et l’hostilité menacent de nous enfermer.
Après le Déluge, l’humanité reçoit la possibilité d’un recommencement. La Torah ne promet pas un monde débarrassé de toute violence. Elle nous confie la responsabilité de ne pas nous résigner à ce qu’il est.
Construire une arche est parfois indispensable. Mais notre vocation ne s’arrête pas aux murs de l’arche.
Dr Eitan Chikli


