Que faire lorsque personne ne sait lire la Torah ?

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Rabbin David J. Fine

J’ai retenu les équivalences suivantes pour préserver la cohérence du texte : Sefer Torah (rouleau de la Torah), houmach (volume imprimé contenant le texte de la Torah), gabbaï (responsable de l’organisation de la lecture), aliyah (appel à la Torah), minyan (quorum de dix personnes) et ba’al keri’ah (lecteur de la Torah). Les termes hébraïques indispensables à l’argumentation halakhique sont conservés et expliqués lors de leur première occurrence.

OH 142:2.2026a

Responsa approuvée le 5 mai 2026, par un vote de 7 voix pour, 11 contre et 5 abstentions.

Ont voté pour : les rabbins Chaya Bender, Suzanne Brody, Aviva Fellman, David J. Fine, Marcelo Polakoff, Karen Reiss-Medwed et Robert Scheinberg.

Ont voté contre : les rabbins Aaron Alexander, Adam Baldachin, Emily Barton, Nate Crane, Joshua Heller, Amy Levin, Daniel Nevins, Micah Peltz, Joel Pitkowsky, Avram Reisner et Raysh Weiss.

Se sont abstenus : les rabbins Pamela Barmash, Matthew Nover, Rachel Safman, Miriam T. Spitzer et Stewart Vogel.

שאלה — Question

Que convient-il de faire lorsqu’il n’y a personne capable de lire correctement dans un rouleau de la Torah conforme aux exigences rituelles (Sefer Torah casher) ? Quelles autres possibilités sont envisageables ? Peut-on lire la Torah à partir d’un houmach imprimé ?

תשובה — Réponse

La lecture de la Torah dans la tradition juive

La lecture de la Torah constitue l’élément central de l’office du matin de Chabbat et des jours de fête. Elle fournit également la matière à partir de laquelle se développent les commentaires homilétiques, qu’il s’agisse de sermons, de divrei Torah ou de discussions.

Puisque la Torah ne peut être lue publiquement (betsibbour) sans la présence d’un minyan, (1)  la lecture de la Torah est devenue le point central de l’office, ainsi qu’un moment essentiel des offices plus brefs du samedi après-midi, du lundi et du jeudi, et des matins des petites fêtes.

Il est possible que l’exigence d’un minyan pour lire publiquement la Torah ait été ce qui a rassemblé les premiers fidèles juifs. Il se peut aussi que ce soit, à l’inverse, le rôle prépondérant de la lecture publique de la Torah qui ait conduit les rabbins à imposer la présence d’un minyan.

Comme l’écrivait Ismar Elbogen dans son étude classique sur l’évolution de la liturgie juive :

« Il est très vraisemblable que la lecture des Écritures ait été l’occasion des premières assemblées communautaires réunies à des fins de prière. » (2)

Bien qu’elle soit probablement la composante la plus ancienne de la liturgie, la lecture de la Torah en est également l’une des pratiques les plus exigeantes et les plus mystérieuses.

Lire la Torah est une compétence qui s’acquiert et qui exige de conjuguer connaissances et mémoire, car le texte du rouleau de la Torah ne comporte ni signes vocaliques ni signes de cantillation (ta’amei hamikra, les accents de cantillation, ou tropes).

L’obligation de lire la Torah en respectant la cantillation est formulée pour la première fois dans le Talmud :

כל הקורא בלא נעימה…עליו הכתוב אומר « וגם אני נתתי להם חוקים לא טובים

« Quiconque récite [la Torah] sans cantillation se voit appliquer le verset suivant : “Moi aussi, je leur ai donné des lois qui n’étaient pas bonnes” » (Ézéchiel 20,25). (3)

Le mot ne’imah est habituellement traduit par « mélodie ». (4) Je le traduis ici par «cantillation», en raison de la proximité entre ne’imah et ta’am — littéralement, le «goût» —, terme employé par la tradition pour désigner la cantillation, ou trope.

Dans sa définition du mot ne’imah, Marcus Jastrow traduit ce passage talmudique par : « Celui qui récite les versets bibliques sans les chanter. » (5) Cette traduction rejoint celle de Rachi, qui explique que ne’imah désigne les ta’amei hamikra’ot, les signes de cantillation de la Bible. (6)

Le verset d’Ézéchiel invoqué par le Talmud emploie le terme houkim, « lois », pour désigner la Torah. Cela signifie que si l’on ne lit pas la Torah avec sa cantillation, celle-ci cesse d’être pleinement bonne, lo tovim.

L’importance de la lecture publique de la Torah avec sa cantillation relève donc d’une tradition ancienne, qui contribue à rendre la Torah « bonne », c’est-à-dire complète.

Comme l’explique la rabbin Pamela Barmash : « Les ta’amei hamikra constituent une interprétation du texte biblique. » (7)

Dans son exposé approfondi de la tradition de la cantillation, Joshua Jacobson en présente huit raisons d’être :

  • la halakha, en référence à l’énoncé talmudique cité dans le traité Meguila ;
  • le hiddour mitsva, « l’embellissement de l’acte sacré » ;
  • « la musique comme moyen de communiquer avec Dieu » ;
  • « la mise en scène du texte » ;
  • « l’aide à la mémorisation » ;
  • « la distinction entre la lecture liturgique et la lecture profane » ;
  • « l’amplification » ;
  • et « la signification symbolique », notamment celle des mélodies particulières aux fêtes. (8)

Pour toutes ces raisons, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de préserver cet aspect singulier de notre héritage.

Les exigences matérielles auxquelles doit satisfaire le rouleau de la Torah — ces parchemins manuscrits qui constituent l’un des éléments centraux de la synagogue — sont clairement établies par la halakha. (9)

L’obligation de lire à partir d’un rouleau dépourvu de ponctuation et de notation musicale, en mémorisant la prononciation et la cantillation, représente un défi pour de nombreuses communautés. C’est particulièrement vrai dans la diaspora, où la plupart des fidèles ne possèdent pas une connaissance suffisante de l’hébreu.

Dans les synagogues massorties, une courte lecture de la Torah marque traditionnellement le passage à la majorité religieuse, lors de la bar mitsva ou de la bat mitsva. Cette performance exige un enseignement de qualité, un apprentissage assidu et des capacités que tout le monde ne parvient pas à acquérir.

Trouver un bon ba’al keri’ah — ou une bonne ba’alat keri’ah —, c’est-à-dire une personne capable de chanter la lecture hebdomadaire de la Torah, constitue une difficulté à laquelle de nombreuses communautés sont confrontées.

Cette difficulté à trouver des lecteurs compétents fut l’une des raisons pour lesquelles le Comité sur la loi et les normes juives (Committee on Jewish Law and Standards, CJLS) approuva, en 1988, le cycle triennal de lecture de la Torah. (10)

En réalité, toutefois, cette difficulté n’était pas inconnue dans les époques antérieures.

Les solutions classiques

Tous les codificateurs médiévaux reconnaissaient qu’un lecteur de la Torah pouvait rencontrer des difficultés. Maïmonide écrit ainsi dans le Michné Torah :

קָרָא וְטָעָה אֲפִלּוּ בְּדִקְדּוּק אוֹת אַחַת מַחְזִירִין אוֹתוֹ עַד שֶׁיִּקְרָאֶנָּה בְּדִקְדּוּק

« Si quelqu’un lit [dans le rouleau de la Torah] et commet une erreur, même dans la prononciation d’une seule lettre, on le fait reprendre jusqu’à ce qu’il la lise correctement. » (11)

La littérature halakhique donne des instructions précises sur les erreurs qui doivent être corrigées. Pourtant, le terme employé par Maïmonide, bedikdouk, qui signifie littéralement « avec précision linguistique », présente une certaine ambiguïté — ce qui est assez ironique.

Le principe général de la halakha est le suivant : lorsque la vocalisation incorrecte modifie le sens du mot, le lecteur de la Torah doit être corrigé.

Une bonne règle pratique pour le gabbaï est de toujours corriger les erreurs portant sur les consonnes. Les erreurs de vocalisation ne doivent être corrigées que lorsqu’elles changent le sens du mot — ce qui, il faut le reconnaître, est difficile à déterminer pour un gabbaï dont la compréhension de l’hébreu est limitée.

Les erreurs de cantillation (trope), quant à elles, n’exigent pas de correction, à l’exception de celles qui concernent l’etnahta et le sillouk, ce dernier étant souvent appelé sof passouk. Ces deux signes jouent respectivement le rôle de la virgule et du point, indispensables à la compréhension massorétique du texte biblique.

L’effort fourni par le lecteur pour réciter la lecture de la Torah selon sa cantillation doit être respecté, et les corrections doivent rester limitées. Même l’etnahta et le sillouk ne sont pas toujours faciles à reconnaître, mais, dans l’idéal, le gabbaï saura identifier les inflexions du lecteur et lui apporter son aide.

Même les meilleurs lecteurs de la Torah commettent de temps à autre des erreurs qui nécessitent une correction.

Dès le XVIe siècle, toutefois, le Choulhan Aroukh envisageait déjà le cas d’une communauté dans laquelle personne n’était capable de lire correctement la Torah, ni même de tenter de le faire.

Dans une prescription étonnamment vague, Rabbi Joseph Caro écrit que, lorsqu’il n’existe aucun lecteur compétent, la Torah doit néanmoins être lue :

וישוב שיש שם מנין ואין מי שיודע לקרות בתורה כהלכתה בדקדוק ובטעמים אף על פי כן יקראו בתורה בברכה כהלכתה

« Dans une localité où se trouve un minyan, mais où personne ne sait lire la Torah correctement, avec la vocalisation et la cantillation appropriées, on lira néanmoins la Torah avec les bénédictions, conformément à la halakha. » (12)

Cette prescription signifie essentiellement que, si la Torah ne peut être lue correctement, elle doit malgré tout être lue aussi correctement que possible, et avec la bénédiction.

La mention expresse de la bénédiction est essentielle. Car Rabbi Caro affirme ici que, même si le principe général est celui de safek berakhot lehakel — en cas de doute sur l’obligation de prononcer une bénédiction, on adopte une attitude indulgente et on s’abstient de la réciter, de peur de prononcer une bénédiction en vain, (13)  on doit néanmoins, dans ce cas précis, réciter la bénédiction sur la lecture de la Torah.

Le terme ambigu est kehilkhatah, « conformément à la halakha ». Rabbi Caro ne précise pas exactement ce qu’il entend par là. Les commentateurs comprennent toutefois cette expression comme une réserve apportée à la règle générale : on doit poursuivre la lecture dans le rouleau de la Torah, même si elle ne peut être effectuée avec toute la précision requise (bedikdouk).

Comment lire la Torah lorsque l’on n’est pas capable de la lire correctement?

Le commentaire de la Michna Beroura propose la solution suivante :

כהלכתה — ואם יש שם מי שיודע עכ״פ לקרות הטעמים מתוך החומש יקרא זה מתוך החומש לפני האיש הקורא בס״ת להורות הדרך בנקודות וטעמים כראוי והקורא מתוך החומש לא יקרא בקול רם רק כדי שיהא נשמע להקורא מתוך הס״ת

« Si quelqu’un est présent et sait au moins lire le texte avec la cantillation à partir d’un houmach imprimé, cette personne lira dans le houmach, à côté de celui qui lit dans le Sefer Torah, afin de lui indiquer la vocalisation et la cantillation appropriées. Celui qui lit dans le houmach ne devra pas le faire à voix haute, mais seulement à voix suffisamment audible pour être entendu par celui qui lit dans le rouleau de la Torah. » (14)

La recommandation consiste donc à faire lire discrètement le texte dans un livre par une personne, tandis que le « lecteur de la Torah » reprend ensuite chaque phrase en lisant dans le rouleau.

Le Aroukh Hachoulhan propose une solution similaire :

וכיצד יעשו? אחד מביט בחומש, ולוחש באזני הקורא בספר תורה, והקורא קורא בקול אחריו בספר התורה, דבאין ברירה שאני

« Comment faut-il procéder ? Une personne consulte le houmach et murmure le texte à l’oreille de celui qui lit dans le rouleau de la Torah. Le lecteur de la Torah le récite alors à voix haute à partir du rouleau, en suivant les indications qu’il reçoit, car, lorsqu’il n’existe aucune autre possibilité, le cas est différent. » (15)

Le Aroukh Hachoulhan et la Michna Beroura partent tous deux du principe qu’il existe toujours quelqu’un capable de lire correctement, avec la prononciation et la cantillation appropriées, à partir d’un houmach. Nous savons pourtant que ce n’est souvent pas le cas dans les communautés dépourvues de rabbin, de chantre ou de responsables laïcs suffisamment instruits.

Il est clair que la halakha souhaite que la Torah soit lue correctement à partir du rouleau, tout en reconnaissant que cela dépend de ressources humaines dont toutes les communautés ne disposent pas.

Quelles orientations pouvons-nous donc proposer à nos communautés ?

Les solutions du mouvement Massorti

Les archives du CJLS conservent un court responsum du rabbin Ben Zion Bokser, datant de 1981, consacrée à la conduite à tenir lorsqu’un lecteur de la Torah a besoin de davantage d’aide que les indications habituellement fournies par le gabbaï.

Le rabbin Bokser, qui présidait alors le Comité sur la loi et les normes juives, avait été interrogé au sujet d’une communauté dont le lecteur de la Torah avait inscrit au crayon, dans le rouleau, les signes de vocalisation et de cantillation. Certains membres de la communauté s’étaient indignés, estimant que ces annotations rendaient le rouleau impropre à l’usage rituel.

Le rabbin Bokser écrivait :

« Il n’est pas convenable d’inscrire au crayon des marques dans la marge d’un Sefer Torah pour aider le lecteur à lire le texte. Toutefois, cela ne rendrait pas le rouleau de la Torah invalide pour l’usage rituel. Je conseillerais néanmoins d’effacer ces marques. Votre lecteur de la Torah pourrait utiliser un houmach placé à côté du rouleau et le consulter de temps à autre pour l’aider à respecter la cantillation appropriée. » (16)

Cette lettre, rédigée avec soin, comporte plusieurs éléments importants.

Le’hat’hila, c’est-à-dire avant que l’acte soit accompli, il est assurément interdit d’inscrire des marques dans un Sefer Torah pour faciliter la lecture ; idéalement, ces marques doivent être effacées.

Bediavad, c’est-à-dire une fois l’acte accompli, le rouleau demeure néanmoins casher et peut toujours être utilisé pour la lecture. (17)

L’absence d’un lecteur de la Torah pleinement compétent constitue-t-elle une situation durable de bediavad ? Je ne le pense pas.

Puisque le rabbin Bokser sait que la communauté ne dispose pas d’un lecteur compétent, mais recommande malgré tout d’effacer les marques, je crois qu’il a simplement pris soin de ne pas déclarer cette pratique absolument interdite. Il voulait sans doute éviter que son interprétation de la halakha ne pèse trop lourdement dans les conflits internes à la synagogue.

J’ai entendu parler récemment de lecteurs de la Torah qui préparent des feuilles transparentes, correspondant aux colonnes du rouleau, sur lesquelles figurent les signes de vocalisation et de cantillation. Ces feuilles permettent de consulter les indications nécessaires sans écrire directement sur le rouleau.

Je ne pense pas que le silence du rabbin Bokser sur cette pratique implique qu’il l’autorise. On pourrait appliquer le même raisonnement que dans son responsum: le rouleau de la Torah doit être lu sans annotations supplémentaires, que celles-ci soient directement apposées sur le parchemin ou non.

De même, dans la série de podcasts Responsa Radio de l’Institut Hadar, le rabbin Ethan Tucker soutient, après avoir reconnu qu’il existe des arguments en faveur de l’autorisation, qu’il ne faudrait pas utiliser de feuille transparente superposée au rouleau de la Torah. Il conviendrait plutôt de trouver un moyen de lire le texte directement à partir du rouleau, tel qu’il est écrit. (18)

Il faudra peut-être un jour examiner comment une nouvelle technologie de transparence, telle que les lunettes Google Glass, qui projettent une image devant les yeux du lecteur et par-dessus le rouleau, pourrait être utilisée pour la lecture de la Torah. (19)

La suggestion du rabbin Bokser — consulter occasionnellement un houmach imprimé tout en lisant dans le rouleau — constitue une variante de l’interprétation classique du Choulhan Aroukh. Le rabbin Bokser propose que le lecteur lui-même consulte le houmach de temps à autre, plutôt que de dépendre d’un gabbaï qui lui murmurerait le texte à l’oreille.

La suggestion du rabbin Bokser, tout comme la réticence du rabbin Tucker à autoriser les feuilles transparentes, illustrent une tendance des autorités rabbiniques massorties: renforcer et soutenir la méthode traditionnelle consistant à lire directement dans le rouleau, après s’y être préparé.

Une approche assez proche consisterait à consulter le houmach en parallèle avec le rouleau, non plus seulement de temps à autre, mais de manière plus soutenue.

Cette méthode est parfois appelée « méthode de l’essuie-glace »: le lecteur passe littéralement d’un support à l’autre, alternant son regard entre le livre et le rouleau.

Le risque est que le lecteur omette de lire certaines lettres directement dans le rouleau. Toutefois, si la méthode est correctement appliquée, elle peut être acceptable du point de vue halakhique, à condition que chaque mot soit effectivement lu dans le rouleau avec la précision requise (bedikdouk).

Elle pourrait même être préférable à la méthode proposée par la Michna Beroura et le Aroukh Hachoulhan, pour deux raisons.

Premièrement, lorsque le gabbaï murmure chaque mot au lecteur, se pose le problème de trei kalei, « deux voix » : celles du lecteur et du gabbaï risquent de se superposer, empêchant d’entendre une voix distincte et compromettant ainsi la validité de la lecture liturgique de la Torah. (20)

Deuxièmement, cette procédure peut ralentir la lecture et soulever le problème de tir’ha detsibboura, c’est-à-dire le souci de ne pas imposer à l’assemblée des contraintes excessives, notamment des retards inutiles.

Les communautés dépourvues de lecteurs compétents ont une longue histoire, tout comme les aménagements permettant malgré tout de lire liturgiquement la Torah dans la synagogue.

Cependant, il ne semble exister aucune heter, aucune permission halakhique, autorisant à lire uniquement dans un houmach lorsqu’il n’y a personne capable de lire la Torah.

J’ai vu des houmachim placés à l’intérieur même du rouleau ouvert, de sorte que les fidèles — sauf ceux qui se trouvent tout près — ont l’impression que la Torah est effectivement lue dans le rouleau.

Cette pratique semble s’écarter de la tradition halakhique, selon laquelle chaque mot doit être lu à partir du rouleau.

Même lorsque le lecteur consulte un livre avant de lire dans le Sefer Torah, le livre ne devrait pas être posé sur le rouleau. En effet, toute personne qui verrait le livre à cet endroit pourrait supposer que le lecteur lit uniquement dans le livre et non dans le rouleau.

Les règles rigoureuses concernant la rédaction des rouleaux de la Torah et leur conformité rituelle, le rôle du Sefer Torah dans la liturgie, ainsi que le soin avec lequel il est conservé et honoré dans l’arche sainte, témoignent tous de l’importance fondamentale accordée à son utilisation et à la lecture qui en est faite.

Les supports de lecture ont évolué : du rouleau au codex relié, puis à l’écran numérique.

L’exigence halakhique d’une lecture publique de la Torah à partir d’un rouleau de parchemin manuscrit signifie à la communauté qu’il ne s’agit pas d’un livre ordinaire. C’est un objet particulier, soumis à des règles spécifiques et conservé dans une arche qui lui est réservée.

Autrement dit, il est sacré: kadoch.

L’insistance de la tradition sur la lecture liturgique à partir du Sefer Torah doit être préservée, afin de maintenir le caractère sacré de notre manière de lire et d’entendre les Écritures.

Quelles solutions adopter lorsque personne ne sait lire la Torah ?

Que doit faire une communauté lorsqu’il n’y a personne capable de lire dans le rouleau de la Torah et que nous nous trouvons, pour reprendre les termes du Aroukh Hachoulhan, dans une situation où « aucune autre possibilité n’existe » (de-ein bereirah) ?

Existe-t-il d’autres solutions auxquelles nos communautés pourraient recourir ?

Il convient de respecter l’ordre de préférence suivant :

  1. Faire lire le rouleau par un lecteur compétent, selon la méthode traditionnelle.

Chaque communauté doit encourager ses lecteurs habituels, inciter davantage de personnes à apprendre à lire la Torah ou investir dans le recrutement d’un lecteur compétent.

  1. Faire lire la Torah par un mineur compétent.

Une personne n’ayant pas encore atteint la majorité religieuse peut lire la Torah, à condition qu’une autre personne prononce les bénédictions.

  1. Autoriser le lecteur à consulter occasionnellement un houmach.

Entre deux phrases, le lecteur peut jeter un coup d’œil au houmach, tout en continuant à lire chaque mot directement dans le Sefer Torah.

  1. Faire aider le lecteur par les gabbaïm.

L’un d’eux peut lui murmurer les phrases à l’oreille, que le lecteur répète ensuite à voix haute. Les gabbaïm peuvent également le corriger avec tact lorsque cela est nécessaire, ou lui faire des signes de la main.

  1. En cas de nécessité exceptionnelle (che’at hadehak), faire lire le texte dans un houmach par une autre personne.

Pendant ce temps, le « lecteur de la Torah » suit chaque mot dans le rouleau, en articulant silencieusement les mots au fur et à mesure que l’autre personne les prononce à voix haute.

Première option : privilégier un lecteur compétent

La première solution consiste à confier la lecture à une personne capable de lire correctement la Torah.

Comme nous l’avons indiqué précédemment, le cycle triennal constitue l’un des moyens de faciliter cette tâche, puisqu’il réduit la quantité de texte que le lecteur doit préparer.

Il est parfois possible de raccourcir davantage les aliyot, les portions attribuées aux personnes appelées à la Torah, mais jamais au-dessous de trois versets. Il existe cependant un risque que l’on termine ainsi une aliyah sur une note défavorable.

Il faut également tenir compte du fait que, si l’on réduit une paracha à moins du tiers prévu par le cycle triennal officiel, la communauté risque de ne pas avoir entendu l’intégralité de la Torah au terme des trois années.

Ainsi, même si les aliyot peuvent parfois être raccourcies, les règles qui encadrent leur découpage et la nécessité d’achever le cycle en trois ans militent contre une réduction supplémentaire des portions déjà abrégées dans le cadre du cycle triennal. (21)

En revanche, si une aliyah est trop longue pour être lue par une seule personne, elle peut être répartie entre plusieurs lecteurs, tout en conservant le statut d’une seule aliyah. (25)

Aider le lecteur sans l’humilier

Outre les corrections appropriées apportées par le gabbaï, la lecture peut être facilitée par des signes de la main.

Il est essentiel que le gabbaï ne mette pas le lecteur dans l’embarras par la fréquence ou la manière de ses corrections.

Dans une étude récente, le rabbin Yonatan Raziel soutient que l’impératif biblique de ne pas humilier autrui doit guider la retenue du gabbaï, même face à l’exigence rabbinique de lire correctement la Torah. (23)

Certains ont proposé que le lecteur récite le texte sans la cantillation, le gabbaï se limitant à corriger la prononciation. Cette pratique n’est pas rare dans les communautés réformées.

Toutefois, comme nous l’avons expliqué précédemment, les mélodies de cantillation constituent une exigence halakhique et préservent également un aspect distinctif de l’ancienne tradition juive. Nous avons donc le devoir de faire tout notre possible pour les préserver.

Pour cette raison, plus encore que pour d’autres, le gabbaï et l’assemblée doivent encourager les membres de la communauté à apprendre à lire, plutôt que de se précipiter pour corriger le lecteur. Les lecteurs expérimentés devraient accompagner les débutants afin que cette précieuse tradition puisse être transmise aux générations suivantes.

Deuxième et troisième options : un mineur compétent ou la consultation du houmach

Si personne n’est capable de lire la Torah avec une préparation adéquate, la meilleure solution suivante consiste à autoriser un mineur compétent à la lire.

Cette possibilité ne fait pas l’unanimité, mais elle bénéficie d’un solide appui halakhique. Elle a notamment été défendue par le rabbin Joel Roth et autorisée par le CJLS en 1982. (24)

La troisième meilleure solution consiste à permettre au lecteur de consulter un houmach, comme le suggérait le rabbin Bokser.

Cette solution est préférable à la quatrième, dans laquelle le lecteur est guidé par le gabbaï, comme le proposent la Michna Beroura et le Aroukh Hachoulhan. Cette dernière méthode soulève en effet les problèmes de trei kalei — les deux voix — et de tir’ha detsibboura — le temps imposé à l’assemblée.

Cinquième option : une solution de dernier recours

La cinquième solution est la dernière à envisager, et la moins satisfaisante.

Lorsqu’aucune personne, adulte ou mineure, n’est capable de lire dans le rouleau, même en consultant un livre ou en étant guidée par le gabbaï, une autre personne peut lire le texte dans un houmach, tandis que le lecteur désigné continue à suivre chaque mot dans le rouleau et à le prononcer silencieusement.

D’une certaine manière, cette pratique prolonge une logique déjà présente dans la lecture traditionnelle de la Torah.

En effet, dans la pratique actuelle, le véritable acteur de la lecture est, en un sens, l’homme ou la femme appelé à la Torah (oleh ou olah), c’est-à-dire la personne qui prononce la bénédiction. Le lecteur qui récite effectivement le texte agit comme son remplaçant.

Cette organisation remplace une pratique plus ancienne, dans laquelle chaque personne prononçait la bénédiction puis lisait elle-même la portion qui lui était attribuée. L’ancienne pratique avait été abandonnée parce qu’elle risquait d’humilier ceux qui ne savaient pas lire la Torah.

Aujourd’hui, nous pouvons appeler n’importe qui à la Torah — cette personne peut même réciter les bénédictions à partir d’une translittération — tandis que le lecteur lit le texte pour son compte, en qualité de mandataire. (25)

La personne appelée à la Torah est censée suivre la lecture dans le rouleau lui-même, et non dans un livre, en articulant silencieusement chaque mot en même temps que le lecteur.

Comme l’écrit la rabbin Karen G. Reiss Medwed dans The Observant Life :

« La personne appelée à la Torah devrait, si elle en est capable, suivre silencieusement la lecture en même temps que celui qui récite le texte à voix haute. Si elle n’en est pas capable, elle devrait au moins suivre la lecture aussi attentivement que possible. » (26)

Trop souvent, nos olim — les personnes appelées à la Torah — regardent le houmach avec le gabbaï, alors qu’il conviendrait de leur apprendre à suivre directement le texte dans le Sefer Torah.

Puisque l’évolution du rituel traditionnel a déjà permis de dissocier la lecture de la Torah de la personne qui assume officiellement ce rôle, pourquoi ne pourrions-nous pas aller un degré plus loin ?

Dans le dispositif envisagé ici, la personne qui lit dans le houmach devient le mandataire de celle qui suit chaque mot dans le rouleau. Cette dernière agit, à son tour, comme mandataire de la personne appelée à la Torah, laquelle n’est pas nécessairement capable de suivre chaque mot dans le Sefer Torah.

Dans chacun de ces cas s’applique le principe:

שלוחו של אדם כמותו — Chelou’ho chel adam kemoto.

« Le mandataire d’une personne est considéré comme cette personne elle-même.» (27)

Nous avons régulièrement recours à une délégation en cascade dans le domaine des guittin, les actes de divorce religieux : le mari désigne un responsable chargé de faire rédiger le guet, lequel désigne à son tour un second mandataire (chalia’h chéni) pour remettre le document à l’épouse.

De la même manière, la personne qui lit la Torah dans le houmach peut agir comme second mandataire du oleh ou de l’olah initial, tandis que le premier mandataire suit le texte dans le rouleau.

Cette approche ne devrait être appliquée que dans une situation de nécessité exceptionnelle, une che’at hadehak : par exemple, lorsqu’un lecteur de la Torah ne se présente pas à la synagogue comme prévu, ou lorsqu’un Chabbat particulier coïncide avec l’absence de tous les lecteurs compétents.

Il faut qu’il n’existe réellement aucune autre solution satisfaisante. (28)

Lorsque l’absence de toute solution convenable constitue une situation habituelle, il serait préférable, plutôt que de faire suivre le texte dans le Sefer Torah par une personne tandis qu’une autre lit dans le houmach, de lire simplement le houmach sans ouvrir le rouleau de la Torah.

Cela éviterait que les fidèles ne concluent qu’il est acceptable de lire le houmach au lieu de lire le Sefer Torah selon la méthode traditionnelle.

Lorsqu’on lit uniquement dans un houmach, on ne doit pas réciter les bénédictions.

La même approche convient lorsqu’il n’y a pas de minyan ou que l’on ne dispose d’aucun rouleau de la Torah conforme aux exigences rituelles.

Décision halakhique — פסק דין (Psak din)

La cantillation ou la lecture de la Torah à partir d’un houmach imprimé ne permet pas à la communauté de s’acquitter de son obligation de lecture publique de la Torah. Cette obligation doit être remplie à partir d’un rouleau de parchemin manuscrit.

À condition que la communauté dispose d’un rouleau de la Torah conforme aux exigences rituelles, les possibilités suivantes sont recommandées, par ordre décroissant de préférence :

  1. Lecture traditionnelle par un lecteur compétent.

Un lecteur capable de lire correctement la Torah doit la lire directement dans le rouleau, selon la méthode traditionnelle. Chaque communauté doit encourager ses lecteurs, inciter davantage de personnes à apprendre à lire la Torah ou investir dans le recrutement d’un lecteur compétent.

  1. Lecture par un mineur compétent.

Un mineur capable de lire la Torah peut en assurer la lecture, à condition qu’une autre personne prononce les bénédictions.

  1. Consultation occasionnelle d’un houmach.

Le lecteur peut consulter de temps à autre un houmach entre deux phrases, tout en continuant à lire chaque mot directement dans le Sefer Torah.

  1. Assistance des gabbaïm.

Les gabbaïm peuvent aider le lecteur : l’un d’eux peut lui murmurer les phrases à l’oreille, que le lecteur répétera à voix haute. Ils peuvent également le corriger avec tact ou lui faire des signes de la main.

  1. Lecture dans un houmach par une autre personne, en cas de nécessité exceptionnelle.

Dans une situation de che’at hadehak, une autre personne peut lire le texte dans un houmach, tandis que le « lecteur de la Torah » suit chaque mot dans le rouleau et l’articule silencieusement en même temps que la personne qui lit à voix haute.

Remarque sur la portée du texte : le rabbin David J. Fine ne se contente pas de proposer des solutions pratiques aux communautés en difficulté. Il défend une distinction fondamentale: l’impossibilité matérielle de disposer d’un lecteur compétent peut justifier certains aménagements, mais elle ne supprime pas l’exigence halakhique de lire la Torah à partir du rouleau manuscrit. La lecture dans un houmach imprimé reste, selon sa décision, une solution de dernier recours qui ne satisfait pas, à elle seule, à l’obligation de lecture publique de la Torah.

Remerciements de l’auteur:

Je remercie mes collègues du Comité sur la loi et les normes juives pour leur lecture attentive et leurs suggestions utiles, en particulier les rabbins Aaron Alexander, Pamela Barmash, Nate Crane, Elliot Dorff, Aviva Fellman, Barry Leff, Amy Levin, Michael McCloskey, Karen Reiss Medwed, Daniel Nevins, Matthew Nover, Avram Israel Reisner, Robert Scheinberg et Stewart Vogel.

Notes:

  1. Michna, Meguila 4,3.
  2. Ismar Elbogen, Jewish Liturgy: A Comprehensive History, traduction de Raymond P. Scheindlin, Philadelphie, Jewish Publication Society, 1993, p. 129.
  3. Talmud de Babylone, Meguila 32a. Cette déclaration est attribuée à Rabbi Shefatiah, au nom de Rabbi Yohanan.
  4. C’est notamment le choix de Maurice Simon dans la traduction Soncino, bien qu’il précise que le sens est indiqué par les accents de chant : Megillah: Translated into English with Notes, Glossary and Indices, Londres, Soncino Press, 1938, p. 194, note 8.
  5. Marcus Jastrow, Dictionary, entrée נעימה.
  6. Rachi sur Meguila 32a, entrée נעימה.
  7. Rabbin Pamela Barmash, « Reading Torah in Sign Language: An Appendix to “The Status of the Heresh and of Sign Language” », CJLS HM 35:11.2011b, p. 3, note 12. Voir également les études universitaires citées dans cet article.
  8. Joshua R. Jacobson, Chanting the Hebrew Bible: The Art of Cantillation, deuxième édition augmentée, Philadelphie, Jewish Publication Society, 2017, p. 4-10.
  9. Choulhan Aroukh, Yoré Déa 270-284.

Rabbin Richard Eisenberg, « A Complete Triennial System for Reading Torah », CJLS OH 137.1988.

  1. Maïmonide, Michné Torah, Lois de la prière, 12,6.
  2. Choulhan Aroukh, Ora’h Haïm 142,2.
  3. Talmud de Babylone, Soukka 47a ; Maïmonide, Michné Torah, Lois des bénédictions, 11,16.
  4. Michna Beroura sur Ora’h Haïm 142,2, petit paragraphe 8.
  5. Aroukh Hachoulhan sur Ora’h Haïm 142,2, paragraphe 5.
  6. abbin Ben Zion Bokser, correspondance du président du CJLS, 6 février 1981, archives du CJLS.
  7. Dans sa brève lettre, le rabbin Bokser n’explique pas son interprétation des sources pertinentes, notamment du Choulhan Aroukh, Yoré Déa 274,7 : « Un Sefer Torah marqué de signes vocaliques est invalide. » Cette règle semble impliquer qu’un rouleau ainsi annoté serait invalide le’hat’hila. Le rabbin Bokser a peut-être adopté une position indulgente parce que les annotations étaient seulement au crayon.
  8. Rabbin Avi Killip et rabbin Ethan Tucker, « Can I Print an Overlay to Make Torah Reading More Accessible? », Responsa Radio, no 118, Institut Hadar, consulté le 19 juin 2025. L’auteur remercie l’étudiant rabbinique Noam Blauer pour cette référence.
  9. Concernant les sources qui autorisent l’utilisation de lunettes pour faciliter les mitsvot exigeant la vision, voir le rabbin Joshua Heller, « Counting a Minyan via Video Conference », p. 25, CJLS OH 55:14.2021a.
  10. Pour une analyse du problème halakhique de trei kalei, voir le rabbin Avram Israel Reisner, « Joint Aliyot », CJLS OH 136.1992.
  11. Les principes qui encadrent le cycle triennal sont les suivants : chaque aliyah doit comporter au moins trois versets et chaque sidra au moins vingt et un versets ; les paragraphes de quatre ou cinq versets doivent être lus dans leur intégralité ; il ne faut pas passer d’une section à une autre au cours d’un même jour ; les chevauchements excessifs doivent être évités afin de ne pas privilégier une section au détriment des autres ; on s’efforce de ne pas commencer ou terminer les sedarim et les aliyot sur une note négative ; enfin, aucune section ne doit être omise au terme du cycle de trois ans. Voir le rabbin Richard Eisenberg, « A Complete Triennial Cycle », p. 2 du manuscrit ou p. 130 de l’édition imprimée.
  12. L’auteur remercie le rabbin Elliot Dorff pour cette suggestion.
  13. Rabbin Yonatan Raziel, « The Correction of a Torah Reader who Errs », Tehoumim 35 (5775), p. 463-470, en hébreu. L’auteur remercie le rabbin Robert Scheinberg pour cette référence.
  14. Rabbin Joel Roth, « May a Minor Read from the Torah? », CJLS OH 282:3.1982a. Pour l’opinion contraire, voir le rabbin David H. Lincoln, « May a Pre-Bar mitsva Boy Read from the Torah? », CJLS OH 282:3.1982b.
  15. Choulhan Aroukh, Ora’h Haïm 139,2 ; 141,2 ; 140,1, remarque. Sur l’évolution de la pratique, depuis la lecture par la personne qui prononçait elle-même la bénédiction jusqu’à la séparation de ces deux fonctions, voir Ismar Elbogen, Jewish Liturgy, p. 140.
  16. Rabbin Karen G. Reiss Medwed, « Prayer », dans Martin S. Cohen (dir.), The Observant Life: The Wisdom of Conservative Judaism for Contemporary Jews, New York, Rabbinical Assembly, 2012, p. 45.
  17. Michna, Berakhot 5,5.
  18. Voir mes articles « A Minyan is Constituted in Person », CJLS OH 55:14.2021b, et « A Minyan is Constituted by Ten », OH 55:4.2025a. J’y ai exprimé mes réserves quant à une application trop libérale du principe de she’at hadehak. Dans le cas présent, toutefois, lorsqu’il n’y a temporairement personne capable de lire la Torah, la situation constitue bien une she’at hadehak justifiant une approche plus indulgente.

Retrouvez le texte original de ce responsum sur le site de la Rabbinical Assembly en anglais 

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