Réponse : En effet, ces deux derniers mois ont été marqués par trois cas très clairs de manque de pluralisme religieux et de tolérance en Israël :
- A) En mai, le maire de Rehovot a annulé une cérémonie de bar-mitsva/bat-mitsva pour des enfants ayant des besoins spéciaux parce qu’elle devait se tenir dans une synagogue conservatrice/masorti à Rehovot. Elle a ensuite été reprogrammée à la présidence, avec la participation de rabbins orthodoxes et conservateurs, mais cette cérémonie a été annulée par le président Ruby Rivlin lui-même.
- B) Chaque année, à Shavuot, un Tikkun (étude nocturne) est organisé au Tzavta Club de Tel Aviv par les rabbins Tzohar, qui sont censés être un groupe de rabbins orthodoxes modernes et ouverts. Suite à des plaintes l’année dernière, ils ont promis d’inviter cette année également des rabbins conservateurs et réformés à enseigner au Tikkun. J’étais d’ailleurs l’un des rabbins proposés. Mais ils ont ensuite annulé les invitations. Après une énorme pression publique, ils ont accepté que les enseignants conservateurs et réformés puissent enseigner lors de sessions séparées, sans la participation des rabbins Tzohar.
- C) Enfin, en mai-juin, le Grand Rabbinat d’Israël a voulu mettre à la retraite d’office le rabbin Shlomo Riskin, grand rabbin d’Efrat, sous prétexte qu’il avait atteint l’âge de 75 ans. Le rabbin Riskin n’est pas seulement un illustre leader du sionisme religieux en Israël, mais aussi un rabbin communautaire au sens plein du terme, qui connaît personnellement les 8 000 habitants d’Efrat. Quel est donc son crime ? Il a formé et nommé des femmes comme leaders religieuses, il est indulgent en matière de conversion et il dialogue avec les chrétiens. En d’autres termes, son crime réside dans le fait qu’il est différent des rabbins qui dirigent le Grand Rabbinat de l’État d’Israël.
Il existe un dénominateur commun entre ces trois histoires : une vision selon laquelle il n’y a qu’une seule façon d’être juif. Nous verrons ci-dessous que cette approche malheureuse et erronée est contredite par des milliers d’années de sources juives. En fin de compte, le judaïsme est en faveur de l’unité mais opposé à l’uniformité.
I) L’unité est une bonne chose
Les dangers de la désunion
- Nous lisons dans Genèse 37:3-4 :
Or Israël aimait Joseph plus que tous ses fils, parce qu’il était l’enfant de sa vieillesse. Il lui avait fait une tunique brodée. Quand ses frères virent que leur père l’aimait plus que tous ses frères, ils le haïrent et ne pouvaient lui adresser une parole aimable.
Le Talmud babylonien (Shabbat 10b = Megillah 16b) commente ainsi :
Un homme ne doit jamais favoriser un fils parmi ses fils, car à cause du poids de deux sela de laine fine que Jacob donna à Joseph en plus de ce qu’il donna à ses autres fils, ses frères devinrent jaloux de lui et cela entraîna la descente de nos ancêtres en Égypte.
Ce Midrash nous avertit que le manque d’unité entre Joseph et ses frères a conduit à la tragédie. Sans l’inimitié insensée entre Joseph et ses frères, Joseph n’aurait pas été vendu comme esclave en Égypte et les enfants d’Israël n’y auraient pas été asservis pendant 400 ans. C’est l’une des leçons fondamentales de l’histoire juive : la désunion interne conduit à la tragédie, à la destruction et à l’exil.
- Au Xe siècle avant notre ère, les dix tribus se sont séparées du royaume de Juda et les événements se sont enchaînés jusqu’à l’exil des dix tribus en 721 avant notre ère.
- Au IIe siècle avant notre ère, la guerre a éclaté entre les Maccabées et les Syriens grecs. Beaucoup pensent que cette guerre a été causée par la méchanceté d’Antiochus, mais selon II Maccabées (chapitres 4-6), les décrets d’Antiochus ont été provoqués par une haine insensée entre les chefs juifs qui complotaient sans cesse les uns contre les autres : Jason a pris le grand sacerdoce à son frère Onias ; Menelaus l’a pris à son tour à Jason. Onias calomnia Menelaus auprès des autorités, qui ripostèrent en faisant assassiner Onias. Jason tenta alors de s’emparer de Jérusalem par la force. Antiochus en conclut que les Juifs se révoltaient contre lui. Il s’empara de Jérusalem, tua 80 000 Juifs, pilla le Temple, interdit les pratiques juives et profana le Temple, tout cela à cause d’une haine insensée.
- L’histoire se répéta 230 ans plus tard. Comme nous l’avons appris dans le Talmud de Babylone (Yoma 9b) : « Mais le Second Temple, où l’on étudiait la Torah, les mitzvot et les gemillut hassadim [actes de bonté], pourquoi a-t-il été détruit ? Parce qu’il contenait la sinat hinam [haine insensée] ».
C’est en effet ce qui ressort des légendes sur la destruction dans Gittin 56a. Il y est raconté qu’il y avait suffisamment de nourriture et de bois à Jérusalem pour un siège de 21 ans. Les Sages voulaient faire la paix avec les Romains, tandis que les biryonim [rebelles, voyous] voulaient les combattre. Lorsque les biryonim virent qu’ils ne parvenaient pas à convaincre les Sages, ils se levèrent et brûlèrent tout le blé et l’orge de Jérusalem, ce qui provoqua une famine. Cette histoire est confirmée par les récits de Josèphe (Guerre des Juifs, IV, 6, 1 et V, 1, 1-5).
L’importance de l’unité
- D’autre part, nous avons appris dans Berakhot 6a :
- Nahman b. Isaac dit à R. Hiyya b. Abin : « Qu’est-il écrit dans les tefillin du Seigneur de l’Univers ? » Il lui répondit : « Et qui est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur la terre » (II Chroniques 17:21)… Le Saint, béni soit-Il, dit à Israël : Tu m’as fait une entité unique dans le monde, et je ferai de toi une entité unique dans le monde. Tu m’as fait une entité unique dans le monde, comme il est dit : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un » (Deutéronome 6:4), et je ferai de toi une entité unique dans le monde, comme il est dit : « Et qui est comme ton peuple Israël, une nation unique sur la terre ».
- En effet, nos prophètes et nos sages ont souligné à maintes reprises que l’unité mène au salut. Le prophète Ézéchiel a prophétisé que les royaumes de Juda et d’Israël seront réunis (37:16-22) :
Prends un morceau de bois et écris dessus « De Juda »… puis prends un autre morceau de bois et écris dessus « De Joseph, le morceau d’Éphraïm »… Rapproche-les l’un de l’autre, afin qu’ils ne forment plus qu’un seul morceau de bois, unis dans ta main… Ainsi parle le Seigneur Dieu : « Je vais prendre le peuple d’Israël au milieu des nations… Je le rassemblerai de toutes parts et je le ramènerai dans son pays. Je ferai d’eux une seule nation sur la terre »…
- Ceci est également souligné dans le Midrash Tanhuma (éd. Buber, Nitzavim, pp. 48-49) :
Selon la coutume universelle, si quelqu’un prend un faisceau de roseaux, pourra-t-il le briser d’un seul coup ? Mais s’il les prend un par un, même un enfant peut les briser. De même, vous constaterez qu’Israël ne sera pas racheté tant qu’il ne sera pas devenu un seul faisceau…
- C’est ce qu’a dit Rabbi Yitzhak Abarbanel au XVe siècle, dans son commentaire sur Juges 21:5 : « Tout le bien d’Israël et sa survie dépendent de son unité ».
- II) L’uniformité est mauvaise
Nous avons vu jusqu’à présent que la tradition juive s’oppose à la désunion et aspire à l’unité. On pourrait facilement conclure de ces sources que le meilleur moyen d’atteindre l’unité est l’uniformité. Si nous pensons tous de la même manière et agissons tous de la même manière, nous serons unis. C’est en effet l’approche qu’ont adoptée la Russie communiste, la Chine communiste et bien d’autres dictatures. Cependant, rien ne pourrait être plus éloigné de l’approche de nos sources classiques. Nos Sages pensaient et enseignaient que le pluralisme est essentiel dans l’étude de la Torah, entre les personnes et au sein de la loi juive.
- A) Le pluralisme dans la Torah – comment cela ?
- Nos Sages ont dit qu’« il y a soixante-dix visages à la Torah » (Bemidbar Rabbah 13:15-16).
- Ils enseignaient à l’Académie de Rabbi Ishmael : « Et comme le marteau qui brise le roc en morceaux » (Jérémie 23:29) – tout comme [le roc] est divisé en nombreux éclats, un verset biblique peut également transmettre de nombreux enseignements » (Sanhedrin 34a). En d’autres termes, le même verset peut être interprété de différentes manières et cela est tout à fait acceptable.
- Pesikta Derav Kahana, un midrash édité en Israël au VIe siècle, va encore plus loin (éd. Mandelbaum, p. 224 ; traduction de Braude et Kapstein, p. 249) :
Rabbi Levi a dit : Le Saint leur est apparu comme une statue avec des visages de tous les côtés, de sorte que même si mille hommes regardaient la statue, ils auraient été amenés à croire qu’elle regardait chacun d’entre eux. De même, lorsque le Saint parlait, chaque personne en Israël pouvait dire : « La parole divine s’adresse à moi »… De plus, dit R. Yossi bar R. Hanina, la Parole divine s’adressait à chaque personne selon sa capacité particulière…
En d’autres termes, la Torah au mont Sinaï n’avait pas 70 visages, mais plutôt des millions de visages – pour 600 000 hommes, plus les femmes et les enfants – un pour chaque personne qui se tenait au mont Sinaï !
- Dans Avodah Zarah 19a, la maison de Rabbi Yannai dit : « Quiconque apprend la Torah auprès d’un seul rabbin ne voit jamais de signe de bénédiction ». Le Talmud poursuit en racontant qu’après que Rav Hisda eut enseigné cette doctrine à ses élèves, ceux-ci le quittèrent pour aller étudier avec Rava ! Ironiquement, les Sages ne parvinrent pas non plus à se mettre d’accord sur ce point. Selon Avot Derabi Nattan (version A, chapitre 8, éd. Schechter, pp. 35-36), il faut en effet apprendre toute la Torah auprès d’un seul rabbin !
En d’autres termes, la Torah est pluraliste par nature. Elle a 70 faces et se divise en de nombreuses étincelles, et Dieu a parlé à chaque Juif au mont Sinaï, mais chacun a entendu et compris quelque chose de différent. Non seulement il est permis d’interpréter chaque verset de différentes manières, mais un étudiant est tenu d’étudier avec différents rabbins afin d’être exposé à différentes interprétations.
l’autre ». En d’autres termes, nous récitons en fait une bénédiction à Dieu pour avoir créé des millions de personnes qui sont différentes les unes des autres dans leurs idées et leur apparence !
Dans le Midrash Tanhuma (Pinhas, paragraphe 10), Moïse demande à Dieu, au moment de sa mort, de nommer un chef pour le peuple juif. Et qui est le chef idéal ? « Nomme sur eux une personne qui tolère chaque individu selon son opinion ». Le chef idéal n’est pas un dictateur, mais plutôt une personne qui tolère chaque individu selon son opinion et qui n’essaie pas de lui imposer une opinion unique.
Le rabbin Kook était un tel chef. Dans son commentaire sur le célèbre midrash « Ne lisez pas vos fils, mais plutôt vos bâtisseurs », qui se trouve dans les siddurim dans le paragraphe après Ein Keloheinu, il écrit (Olat R’iyah, vol. I, p. 330) :
Car le bâtiment sera construit à partir de différentes parties, et la vérité de la Lumière du Monde sera construite à partir de différents côtés, à partir de différentes opinions, car « celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant » (Eruvin 13b). De différentes manières d’avodah [culte ou travail] et d’instruction et d’éducation, chacune ayant sa place et sa valeur… et la multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), c’est précisément cela qui enrichit la sagesse et la fait progresser. Ainsi, à la fin, toutes choses seront comprises correctement, et l’on reconnaîtra qu’il était impossible de construire p
- B) Le pluralisme chez les êtres humains – comment cela se fait-il ?
Nous avons appris dans le traité Berakhot 58a : « Nos rabbins ont enseigné : si quelqu’un voit une multitude de Juifs, il dit : « Béni soit Celui qui discerne les secrets », car l’esprit de chacun est différent de celui de l’autre, et le visage de chacun est différent de celui de l’autre ». En d’autres termes, nous rendons grâce à Dieu d’avoir créé des millions de personnes différentes les unes des autres dans leurs idées et leur apparence !
Dans le Midrash Tanhuma (Pinhas, par. 10), Moïse demande à Dieu, au moment de sa mort, de nommer un chef pour le peuple juif. Et qui est le chef idéal ? « Nomme sur eux une personne qui tolère chaque individu selon son opinion ». Le chef idéal n’est pas un dictateur, mais plutôt une personne qui tolère chaque individu selon son opinion et qui n’essaie pas de lui imposer une opinion unique.
Rabbi Kook était un tel chef. Dans son commentaire sur le célèbre midrash « Ne lisez pas vos fils, mais plutôt vos bâtisseurs », qui se trouve dans les siddurim dans le paragraphe après Ein Keloheinu, il écrit (Olat R’iyah, vol. I, p. 330) :
Car le bâtiment sera construit à partir de différentes parties, et la vérité de la Lumière du Monde sera construite à partir de différents côtés, de différentes opinions, car « celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant » (Eruvin 13b). De différentes manières d’avodah [culte ou travail] et d’instruction et d’éducation, chacune ayant sa place et sa valeur… et la multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), c’est précisément cela qui enrichit la sagesse et la fait progresser. Ainsi, à la fin, tout sera compris correctement, et l’on reconnaîtra qu’il était impossible de construire la paix sans toutes les influences qui semblent être en conflit les unes avec les autres.
En effet, le rabbin Kook n’était pas le seul rabbin moderne à souligner les valeurs du pluralisme et de la tolérance. Des idées similaires ont été exprimées par le rabbin Naftali Zvi Yehudah Berlin, le Netziv de Volozhin (1817-1893) dans son commentaire Ha’amek Davar sur la Genèse 11 (voir l’article de Perl ci-dessous) et par Solomon Schechter dans un discours prononcé au HUC en 1913 (voir l’article ci-dessous).
- C) Le pluralisme dans la loi juive – comment cela ?
On pourrait répondre à cela : le pluralisme dans l’interprétation des versets bibliques est acceptable ; le pluralisme chez les êtres humains est acceptable ; mais qu’en est-il de la pratique juive ? Ne devons-nous pas tous observer les mêmes lois et coutumes ? Examinons un passage classique du Talmud de Jérusalem (Sanhedrin 4:2, éd. Venise, fol. 22a) :
Rabbi Yannai a dit : « Si la Torah avait été donnée tranchée (avec une réponse claire à chaque question), il n’y aurait pas il n’y aurait pas d’espace ou poser notre jambe » [c’est-à-dire pas de marge de manœuvre].( אילו ניתנה התורה חתוכה, לא היתה לרגל עמידה. )
Comment le savons-nous ? « Et Dieu parla à Moïse en disant ». Moïse dit : « Seigneur de l’univers, dis-moi quelle est la halakha ? Dieu dit : « Suivez la majorité » (Exode 23:2) – si ceux qui acquittent sont majoritaires, acquittez, si ceux qui déclarent coupables sont majoritaires, déclarez coupables, afin que la Torah soit interprétée 49 fois comme impure et 49 fois comme pure…
En d’autres termes, Moïse voulait que Dieu lui donne une réponse claire à chaque question. Dieu répondit que les Sages de chaque génération devaient débattre de chaque question et décider à la majorité ce qu’il fallait faire. En effet, nous savons grâce à plusieurs récits célèbres du Talmud que c’est ce que faisaient les Sages. Après avoir débattu d’une question et être parvenus à une opinion majoritaire, ils obligeaient la minorité à suivre leur opinion (voir Mishnah Eduyot 5:6 ; Mishnah Rosh Hashanah 2:8-9 ; Bava Metzia 59a-b ; Berakhot 63a-b ; Eruvin 13b).
Cependant, après l’époque du Sanhédrin ou parlement juif vers 425 de notre ère, il n’y avait plus un seul groupe de rabbins qui pouvait décider à la majorité des voix. En conséquence, la loi juive est devenue beaucoup plus pluraliste. Comme je l’ai écrit ailleurs (The Status of Women in Jewish Law: Responsa, Jérusalem, 2012, pp. 117-118) :
Le fait qu’un rabbin ou un groupe de rabbins statue d’une certaine manière ne signifie pas que tous les juifs feront ou devront faire ce qu’ils disent. Tout au long de l’histoire juive, des décisions halakhiques contradictoires ont coexisté.
Dans le Talmud, on trouve des expressions telles que « À Sura, ils ont suivi Mareimar, mais Rav Shisha, fils de Rav Idi, a suivi Abaye » (Sukkah 46b et Pesahim 115a (selon tous les manuscrits ; les éditions imprimées indiquent « Surya »). Cf. Gittin 89a pour Sura contre Nehardea et Bava Metzia 73a pour Sura contre Kafri. Sur les traditions contradictoires entre Sura et Pumbedita, voir David Goodblatt, HUCA 48 (1977), pp. 210-216 et Assufot 8 (5754), pp. 99-129 (deux articles)).
À l’époque géonique, on trouve une série de désaccords halakhiques entre les yeshivot de Sura et de Pumbedita ( Ils ont été rassemblés par Simhah Assaf dans Tekufat Hage’onim Vesifrutah, Jérusalem, 1957, pp. 261-278 et cf. les articles dansAssufot cités dans la note précédente). Selon le Sefer Hahilukim Bein Anshei Mizrah V’anshei Ma’arav, il existait au moins 55 différences halakhiques entre les Juifs de Babylonie et ceux d’Eretz Yisrael à l’époque géonique (Mordechai Margaliot, éd., Hahillukim Shebein Anshei Mizrah Uvenei Eretz Yisrael, Jérusalem, 1938).
Au Moyen Âge, il existait des centaines de différences entre les Ashkénazes et les Séfarades. Par exemple, les Séfarades pratiquaient le yibum tandis que les Ashkénazes pratiquaient la halitzah ; les Séfarades autorisaient la bigamie tandis que les Ashkénazes l’interdisaient sur la base du décret de Rabbeinu Gershom (voir H. J. Zimmels, Ashkenazim and Sephardim, Londres, 1958, en particulier les parties II et III).
À l’époque moderne, il y avait de nombreux désaccords halakhique entre les Hassidim et les mitnagdim, entre les différentes dynasties hassidiques et entre les différents groupes ethniques séfarades. Un juif séfarade qui désobéissait à un rabbin ashkénaze n’était pas un « pécheur », il se fiait simplement à une coutume ou à un rabbin différent. Il en va de même dans le cas qui nous occupe. Une femme qui lit ce pesak et continue à réciter une prière privée une fois par jour au lieu de réciter l’amidah trois fois par jour n’est pas « pécheresse » ; elle peut se fier à l’auteur de l’Arukh Hashulhan et à d’autres poskim qui ont statué ainsi. J’essaierais de la convaincre que leur interprétation est incorrecte, mais elle n’est pas « pécheresse » ; elle se fie simplement à une autre opinion halakhique valable.
En conclusion, la tentative de certains rabbins orthodoxes en Israël d’imposer leur opinion halakhique spécifique à tous les Juifs d’Israël (et de la diaspora) contredit la manière dont la loi juive a fonctionné depuis la dissolution du Sanhédrin.
Aspirons plutôt à l’idéal juif d’unité sans uniformité. Comme le dit le rabbin Kuk : « La multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), est précisément ce qui enrichit la sagesse et la fait progresser ».
David Golinkin
Jérusalem
11 Tamouz 5775
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Question : Le judaïsme est-il vraiment favorable au pluralisme et à la tolérance?
Réponse : En effet, ces deux derniers mois ont été marqués par trois cas très clairs de manque de pluralisme religieux et de tolérance en Israël :
Il existe un dénominateur commun entre ces trois histoires : une vision selon laquelle il n’y a qu’une seule façon d’être juif. Nous verrons ci-dessous que cette approche malheureuse et erronée est contredite par des milliers d’années de sources juives. En fin de compte, le judaïsme est en faveur de l’unité mais opposé à l’uniformité.
I) L’unité est une bonne chose
Les dangers de la désunion
Or Israël aimait Joseph plus que tous ses fils, parce qu’il était l’enfant de sa vieillesse. Il lui avait fait une tunique brodée. Quand ses frères virent que leur père l’aimait plus que tous ses frères, ils le haïrent et ne pouvaient lui adresser une parole aimable.
Le Talmud babylonien (Shabbat 10b = Megillah 16b) commente ainsi :
Un homme ne doit jamais favoriser un fils parmi ses fils, car à cause du poids de deux sela de laine fine que Jacob donna à Joseph en plus de ce qu’il donna à ses autres fils, ses frères devinrent jaloux de lui et cela entraîna la descente de nos ancêtres en Égypte.
Ce Midrash nous avertit que le manque d’unité entre Joseph et ses frères a conduit à la tragédie. Sans l’inimitié insensée entre Joseph et ses frères, Joseph n’aurait pas été vendu comme esclave en Égypte et les enfants d’Israël n’y auraient pas été asservis pendant 400 ans. C’est l’une des leçons fondamentales de l’histoire juive : la désunion interne conduit à la tragédie, à la destruction et à l’exil.
C’est en effet ce qui ressort des légendes sur la destruction dans Gittin 56a. Il y est raconté qu’il y avait suffisamment de nourriture et de bois à Jérusalem pour un siège de 21 ans. Les Sages voulaient faire la paix avec les Romains, tandis que les biryonim [rebelles, voyous] voulaient les combattre. Lorsque les biryonim virent qu’ils ne parvenaient pas à convaincre les Sages, ils se levèrent et brûlèrent tout le blé et l’orge de Jérusalem, ce qui provoqua une famine. Cette histoire est confirmée par les récits de Josèphe (Guerre des Juifs, IV, 6, 1 et V, 1, 1-5).
L’importance de l’unité
Prends un morceau de bois et écris dessus « De Juda »… puis prends un autre morceau de bois et écris dessus « De Joseph, le morceau d’Éphraïm »… Rapproche-les l’un de l’autre, afin qu’ils ne forment plus qu’un seul morceau de bois, unis dans ta main… Ainsi parle le Seigneur Dieu : « Je vais prendre le peuple d’Israël au milieu des nations… Je le rassemblerai de toutes parts et je le ramènerai dans son pays. Je ferai d’eux une seule nation sur la terre »…
Selon la coutume universelle, si quelqu’un prend un faisceau de roseaux, pourra-t-il le briser d’un seul coup ? Mais s’il les prend un par un, même un enfant peut les briser. De même, vous constaterez qu’Israël ne sera pas racheté tant qu’il ne sera pas devenu un seul faisceau…
Nous avons vu jusqu’à présent que la tradition juive s’oppose à la désunion et aspire à l’unité. On pourrait facilement conclure de ces sources que le meilleur moyen d’atteindre l’unité est l’uniformité. Si nous pensons tous de la même manière et agissons tous de la même manière, nous serons unis. C’est en effet l’approche qu’ont adoptée la Russie communiste, la Chine communiste et bien d’autres dictatures. Cependant, rien ne pourrait être plus éloigné de l’approche de nos sources classiques. Nos Sages pensaient et enseignaient que le pluralisme est essentiel dans l’étude de la Torah, entre les personnes et au sein de la loi juive.
Rabbi Levi a dit : Le Saint leur est apparu comme une statue avec des visages de tous les côtés, de sorte que même si mille hommes regardaient la statue, ils auraient été amenés à croire qu’elle regardait chacun d’entre eux. De même, lorsque le Saint parlait, chaque personne en Israël pouvait dire : « La parole divine s’adresse à moi »… De plus, dit R. Yossi bar R. Hanina, la Parole divine s’adressait à chaque personne selon sa capacité particulière…
En d’autres termes, la Torah au mont Sinaï n’avait pas 70 visages, mais plutôt des millions de visages – pour 600 000 hommes, plus les femmes et les enfants – un pour chaque personne qui se tenait au mont Sinaï !
En d’autres termes, la Torah est pluraliste par nature. Elle a 70 faces et se divise en de nombreuses étincelles, et Dieu a parlé à chaque Juif au mont Sinaï, mais chacun a entendu et compris quelque chose de différent. Non seulement il est permis d’interpréter chaque verset de différentes manières, mais un étudiant est tenu d’étudier avec différents rabbins afin d’être exposé à différentes interprétations.
l’autre ». En d’autres termes, nous récitons en fait une bénédiction à Dieu pour avoir créé des millions de personnes qui sont différentes les unes des autres dans leurs idées et leur apparence !
Dans le Midrash Tanhuma (Pinhas, paragraphe 10), Moïse demande à Dieu, au moment de sa mort, de nommer un chef pour le peuple juif. Et qui est le chef idéal ? « Nomme sur eux une personne qui tolère chaque individu selon son opinion ». Le chef idéal n’est pas un dictateur, mais plutôt une personne qui tolère chaque individu selon son opinion et qui n’essaie pas de lui imposer une opinion unique.
Le rabbin Kook était un tel chef. Dans son commentaire sur le célèbre midrash « Ne lisez pas vos fils, mais plutôt vos bâtisseurs », qui se trouve dans les siddurim dans le paragraphe après Ein Keloheinu, il écrit (Olat R’iyah, vol. I, p. 330) :
Car le bâtiment sera construit à partir de différentes parties, et la vérité de la Lumière du Monde sera construite à partir de différents côtés, à partir de différentes opinions, car « celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant » (Eruvin 13b). De différentes manières d’avodah [culte ou travail] et d’instruction et d’éducation, chacune ayant sa place et sa valeur… et la multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), c’est précisément cela qui enrichit la sagesse et la fait progresser. Ainsi, à la fin, toutes choses seront comprises correctement, et l’on reconnaîtra qu’il était impossible de construire p
Nous avons appris dans le traité Berakhot 58a : « Nos rabbins ont enseigné : si quelqu’un voit une multitude de Juifs, il dit : « Béni soit Celui qui discerne les secrets », car l’esprit de chacun est différent de celui de l’autre, et le visage de chacun est différent de celui de l’autre ». En d’autres termes, nous rendons grâce à Dieu d’avoir créé des millions de personnes différentes les unes des autres dans leurs idées et leur apparence !
Dans le Midrash Tanhuma (Pinhas, par. 10), Moïse demande à Dieu, au moment de sa mort, de nommer un chef pour le peuple juif. Et qui est le chef idéal ? « Nomme sur eux une personne qui tolère chaque individu selon son opinion ». Le chef idéal n’est pas un dictateur, mais plutôt une personne qui tolère chaque individu selon son opinion et qui n’essaie pas de lui imposer une opinion unique.
Rabbi Kook était un tel chef. Dans son commentaire sur le célèbre midrash « Ne lisez pas vos fils, mais plutôt vos bâtisseurs », qui se trouve dans les siddurim dans le paragraphe après Ein Keloheinu, il écrit (Olat R’iyah, vol. I, p. 330) :
Car le bâtiment sera construit à partir de différentes parties, et la vérité de la Lumière du Monde sera construite à partir de différents côtés, de différentes opinions, car « celles-ci et celles-là sont les paroles du Dieu vivant » (Eruvin 13b). De différentes manières d’avodah [culte ou travail] et d’instruction et d’éducation, chacune ayant sa place et sa valeur… et la multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), c’est précisément cela qui enrichit la sagesse et la fait progresser. Ainsi, à la fin, tout sera compris correctement, et l’on reconnaîtra qu’il était impossible de construire la paix sans toutes les influences qui semblent être en conflit les unes avec les autres.
En effet, le rabbin Kook n’était pas le seul rabbin moderne à souligner les valeurs du pluralisme et de la tolérance. Des idées similaires ont été exprimées par le rabbin Naftali Zvi Yehudah Berlin, le Netziv de Volozhin (1817-1893) dans son commentaire Ha’amek Davar sur la Genèse 11 (voir l’article de Perl ci-dessous) et par Solomon Schechter dans un discours prononcé au HUC en 1913 (voir l’article ci-dessous).
On pourrait répondre à cela : le pluralisme dans l’interprétation des versets bibliques est acceptable ; le pluralisme chez les êtres humains est acceptable ; mais qu’en est-il de la pratique juive ? Ne devons-nous pas tous observer les mêmes lois et coutumes ? Examinons un passage classique du Talmud de Jérusalem (Sanhedrin 4:2, éd. Venise, fol. 22a) :
Rabbi Yannai a dit : « Si la Torah avait été donnée tranchée (avec une réponse claire à chaque question), il n’y aurait pas il n’y aurait pas d’espace ou poser notre jambe » [c’est-à-dire pas de marge de manœuvre].( אילו ניתנה התורה חתוכה, לא היתה לרגל עמידה. )
Comment le savons-nous ? « Et Dieu parla à Moïse en disant ». Moïse dit : « Seigneur de l’univers, dis-moi quelle est la halakha ? Dieu dit : « Suivez la majorité » (Exode 23:2) – si ceux qui acquittent sont majoritaires, acquittez, si ceux qui déclarent coupables sont majoritaires, déclarez coupables, afin que la Torah soit interprétée 49 fois comme impure et 49 fois comme pure…
En d’autres termes, Moïse voulait que Dieu lui donne une réponse claire à chaque question. Dieu répondit que les Sages de chaque génération devaient débattre de chaque question et décider à la majorité ce qu’il fallait faire. En effet, nous savons grâce à plusieurs récits célèbres du Talmud que c’est ce que faisaient les Sages. Après avoir débattu d’une question et être parvenus à une opinion majoritaire, ils obligeaient la minorité à suivre leur opinion (voir Mishnah Eduyot 5:6 ; Mishnah Rosh Hashanah 2:8-9 ; Bava Metzia 59a-b ; Berakhot 63a-b ; Eruvin 13b).
Cependant, après l’époque du Sanhédrin ou parlement juif vers 425 de notre ère, il n’y avait plus un seul groupe de rabbins qui pouvait décider à la majorité des voix. En conséquence, la loi juive est devenue beaucoup plus pluraliste. Comme je l’ai écrit ailleurs (The Status of Women in Jewish Law: Responsa, Jérusalem, 2012, pp. 117-118) :
Le fait qu’un rabbin ou un groupe de rabbins statue d’une certaine manière ne signifie pas que tous les juifs feront ou devront faire ce qu’ils disent. Tout au long de l’histoire juive, des décisions halakhiques contradictoires ont coexisté.
Dans le Talmud, on trouve des expressions telles que « À Sura, ils ont suivi Mareimar, mais Rav Shisha, fils de Rav Idi, a suivi Abaye » (Sukkah 46b et Pesahim 115a (selon tous les manuscrits ; les éditions imprimées indiquent « Surya »). Cf. Gittin 89a pour Sura contre Nehardea et Bava Metzia 73a pour Sura contre Kafri. Sur les traditions contradictoires entre Sura et Pumbedita, voir David Goodblatt, HUCA 48 (1977), pp. 210-216 et Assufot 8 (5754), pp. 99-129 (deux articles)).
À l’époque géonique, on trouve une série de désaccords halakhiques entre les yeshivot de Sura et de Pumbedita ( Ils ont été rassemblés par Simhah Assaf dans Tekufat Hage’onim Vesifrutah, Jérusalem, 1957, pp. 261-278 et cf. les articles dansAssufot cités dans la note précédente). Selon le Sefer Hahilukim Bein Anshei Mizrah V’anshei Ma’arav, il existait au moins 55 différences halakhiques entre les Juifs de Babylonie et ceux d’Eretz Yisrael à l’époque géonique (Mordechai Margaliot, éd., Hahillukim Shebein Anshei Mizrah Uvenei Eretz Yisrael, Jérusalem, 1938).
Au Moyen Âge, il existait des centaines de différences entre les Ashkénazes et les Séfarades. Par exemple, les Séfarades pratiquaient le yibum tandis que les Ashkénazes pratiquaient la halitzah ; les Séfarades autorisaient la bigamie tandis que les Ashkénazes l’interdisaient sur la base du décret de Rabbeinu Gershom (voir H. J. Zimmels, Ashkenazim and Sephardim, Londres, 1958, en particulier les parties II et III).
À l’époque moderne, il y avait de nombreux désaccords halakhique entre les Hassidim et les mitnagdim, entre les différentes dynasties hassidiques et entre les différents groupes ethniques séfarades. Un juif séfarade qui désobéissait à un rabbin ashkénaze n’était pas un « pécheur », il se fiait simplement à une coutume ou à un rabbin différent. Il en va de même dans le cas qui nous occupe. Une femme qui lit ce pesak et continue à réciter une prière privée une fois par jour au lieu de réciter l’amidah trois fois par jour n’est pas « pécheresse » ; elle peut se fier à l’auteur de l’Arukh Hashulhan et à d’autres poskim qui ont statué ainsi. J’essaierais de la convaincre que leur interprétation est incorrecte, mais elle n’est pas « pécheresse » ; elle se fie simplement à une autre opinion halakhique valable.
En conclusion, la tentative de certains rabbins orthodoxes en Israël d’imposer leur opinion halakhique spécifique à tous les Juifs d’Israël (et de la diaspora) contredit la manière dont la loi juive a fonctionné depuis la dissolution du Sanhédrin.
Aspirons plutôt à l’idéal juif d’unité sans uniformité. Comme le dit le rabbin Kuk : « La multiplicité des opinions, qui provient de la différence des âmes et des éducations (sic !), est précisément ce qui enrichit la sagesse et la fait progresser ».
David Golinkin
Jérusalem
11 Tamouz 5775
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Shagia, Avi, Alou ve-alou, Tel Aviv, 1996, p. 86-73, 197-175 (critique : Hana Kasher, Shnaton ha-Mishpat ha-Ivri K”A [5758-5760], p. 312-291)
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