L’ajout des matriarches dans la prière de la Amida

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Rabbin David Golinkin

L’ajout des Matriarches dans la prière de la amida – une discussion
halakhique qui n’en finit pas entre le rabbin Joel Rembaum et le rabbin
David Golinkin.
Ci-joint un échange érudit de deux rabbins Massorti respectés sur la
pertinence d’ajouter les noms des Matriarches dans la première
bénédiction de la amida. Cette discussion respectueuse entre les deux
personnalités rabbiniques reflète la beauté du processus décisionnaire
dans le mouvement Massorti mais aussi sa complexité.

I. Réponse du rabbin Rembaum en 1990 :

De l'inclusion des noms des Matriarches dans la première bénédiction
de la amida
RABBI JOEL E. REMBAUM
Ce responsum a été adopté par le CJLS le 3 mars 1990 par neuf voix
pour, six contre et quatre abstentions (9-6-4). Les noms des membres
votants ne sont pas disponibles.
Question :
Les noms des Matriarches peuvent-ils être inclus dans la bénédiction des
Patriarches (Avot) de la amida ?

Réponse :
La Library Minyan du Temple Beth Am, une congrégation participative et
égalitaire de juifs pratiquants affiliée à la synagogue où j'officie, le
Temple Beth Am, a étudié et discuté la possibilité d'inclure les noms des
Matriarches dans la bénédiction des Patriarches (avot) de la amida.
En tant que rabbin de la synagogue, j'ai été invité à donner mon avis.

La liturgie est flexible
J'ai étudié un certain nombre de sources halakhiques (mentionnées ci-
dessous) et suis parvenu à la conclusion qu'un tel changement est
justifié.
Je suggère les ajouts suivants à la bénédiction : après אלוהי יעקב )
« Dieu de Jacob ») ajouter les mots:
אלוהי שרה, אלוהי רבקה, אלוהי רחל ואלוהי לאה
(« Dieu de Sarah, Dieu de Rivka , Dieu de Rachel et Dieu de Lea ») ;
après le terme מלך עוזר (« Dieu qui aide ») ajouter le mot ופוקד (« se
souvient »), et dans la חתימה (clôture) de la bénédiction אבות (avot,
Patriarches), après מגן אברהם (« qui protège Abraham), ajouter ופוקד
שרה (« se souvient de Sarah »).
Je considère que cette suggestion est valable dans le contexte de
l'interprétation halakhique et de la théologie massorti. J’ai le sentiment,
toutefois, que, puisque est en cause le texte de la prière centrale de
notre liturgie, soit une prière qui transcende les personnes et les
congrégations, il convient de demander l'avis du Comité sur la loi et les
normes juives.
Tout en demeurant dans le cadre établi à l'époque talmudique, la
liturgie juive a conservé une souplesse qui lui a permis d'être ajustée et
adaptée aux besoins spirituels des différentes générations de Juifs. Une
étude des différentes versions de la amida révèle qu'au début de la
période post-talmudique, la formulation d'un certain nombre de
bénédictions de la amida était considérablement différente du langage
qui s'est finalement standardisé à la fin de la période des Gueonim. Le
lecteur est renvoyé à un fragment de la Genizah du Caire. (1)
Le langage de la treizième bénédiction est particulièrement frappant,
avec son accent mis sur les convertis justes et l'absence de référence aux
autres catégories de personnes justes que l'on trouve dans les textes
ultérieurs.
De plus, un examen de la quatorzième bénédiction indique que la
tradition du Talmud de Jérusalem est conservée et que la division de la
bénédiction en בונה ירושלים et מצמיח קרן ישועה qui reflète la version
du Talmud de Babylone, est ignorée ou inconnue. Par rapport à cet

échantillon de liturgie post-talmudique/du début du Moyen Âge, les
versions ultérieures de la amida reflètent des changements
considérables, qui correspondent aux besoins théologiques des
générations suivantes. Si l'on peut soutenir que ce texte ancien
représente un cas de version modifiée trop ancien pour être pris en
compte dans une discussion sur les changements liturgiques de la fin du
XXe siècle, je m'empresse d'ajouter que nous nous référons
couramment à des précédents talmudiques encore plus anciens que ces
traditions. En outre, l'ajout par le mouvement massorti du terme בעולם
(« dans le monde ») à la prière Sim Shalom renvoie à la amida du Sidour
de Rabbi Sa'adia, lui-même un texte ancien qui diffère souvent des
versions «standard » ultérieures. (2)
Un bon exemple de l'impact d'un développement théologique important
sur la liturgie est la réaction du rabbin Saadia à la référence à la lumière
qui brille sur Sion (אור חדש על ציון תאיר) dans la conclusion de la prière
יוצר. Le rabbin Saadia a fait valoir que, puisque la prière fait référence à
la lumière de la création et non à la lumière de l'ère messianique, une
telle allusion est inacceptable. Le rabbin Sherira, dans sa réponse au
commentaire du rabbin Saadia, a fait remarquer que cette référence a
toujours été acceptée dans les académies et qu'elle est appropriée pour
la prière. (3) Il semble que les espoirs de rédemption du peuple l’aient
emporté sur l'appel du rabbin Saadia en faveur de la cohérence
idéologique. L'opinion du rabbin Saadia l'emporta toutefois dans
certaines communautés séfarades où la phrase commençant par « אור
חדש על ציון תאיר » est toujours absente de la liturgie matinale
standard. (4) Cela indique que la tradition liturgique juive peut
effectivement tolérer des variations dans la structure de base de la
prière communautaire.

S’écarter des formules fixes de la prière
En ce qui concerne la question de la possibilité de s’écarter du libellé
autorisé des bénédictions, le lecteur est renvoyé au Michné Torah du
Rambam, Hilkhot Berakhot 1:6 (5) où le Rambam indique que si le fidèle
s’écarte du langage fixe d'une bénédiction (המטבע), l'obligation
religieuse associée à la bénédiction est remplie tant que la bénédiction
fait référence au nom ineffable de Dieu et à sa royauté (שם ומלכות) et

que sa formulation reste conforme au thème établi (עניין) de la prière.
Ce principe est énoncé dans le même paragraphe où le Rambam
autorise la récitation des bénédictions dans toutes les langues. Les
traditions du Talmud de Babylone Berakhot 40b et Sotah 32a-33a
servent de fondement à la législation du Rambam dans ces cas. Il est vrai
que le Rambam est ambigu sur la question de la modification de la
liturgie établie. Bien que dans Hilkhot Berakhot 1:6, il autorise la
possibilité de modifier le langage des prières, dans le paragraphe
précédent (6), il déclare qu'il ne faut pas s'écarter des versions des
bénédictions établies par Ezra et son Tribunal, ni y ajouter ou en
supprimer quoi que ce soit. Celui qui modifie la version établie (מטבע)
est dans l'erreur. Il exprime une opinion négative encore plus forte dans
Hilkhot Kriat Chema, où il conclut que celui qui s'écarte du מטבע doit
répéter la prière. Le Kessef Michné sur Hilkhot Berakhot 1:5-6 propose la
résolution suivante de ces incohérences dans la pensée du Rambam.
Le Kessef Michné (ci-après KM) distingue quatre types d’écarts auxquels
le Rambam fait allusion :
1) La clause dans 1:5 commençant par « אין ראוי… » (« il ne faut pas »)
fait référence à un changement qui remplit l'obligation religieuse
associée à la prière, mais qui n'est pas recommandé car il s'agit d'un
changement injustifié.
KM désigne deux types de changements qui entrent dans cette
catégorie:
a) On récite une bénédiction qui transmet le concept essentiel de
l'intention (מעין) de la bénédiction établie, mais en utilisant des mots
différents de ceux de la version autorisée.
b) On récite une bénédiction selon la version établie par les Sages, mais
on y ajoute ou on en supprime quelque chose.
2) Lorsque l'on modifie une bénédiction au point de remplacer une
référence spécifique à un acte divin (par exemple la bénédiction sur le
pain ברכת המוציא) par une référence générale à la création de Dieu, et
qu'aucune référence à שם מלכות (au nom ineffable de Dieu et à sa
royauté) n'est incluse dans la bénédiction, l'obligation religieuse n'est
pas remplie.

3) Lorsqu'une référence générale a remplacé une référence spécifique,
mais que שם ומלכות sont inclus, bien que cela puisse être considéré
comme une erreur (טעות), l'obligation religieuse est néanmoins remplie.

4) La déclaration dans Hilkhot Kriat Chema 1:7 fait référence à un cas où
l'on s'est écarté des règles établies concernant l'utilisation d'une פתיחה
(ouverture) ou d'une חתימה (clôture) avec une bénédiction donnée.
Dans un tel cas, l'obligation religieuse n'a pas été remplie et la
bénédiction doit être répétée. KM conclut son commentaire sur Hilkhot
Berakhot 1:6 en soulignant que la déclaration permissive du Rambam
dans ce paragraphe concerne un cas où l'on a modifié le libellé de la
bénédiction tout en conservant le thème de base et sans altérer sa
structure פתיחה (ouverture) ou חתימה (clôture). (7)
De cette étude, on peut conclure que la notion de variation liturgique
n'est pas rejetée par la tradition talmudique.
Le Rambam et ses commentateurs tolèrent des changements liturgiques
tant qu'ils s'inscrivent dans le cadre de certains paramètres normatifs.
Le changement qui est recommandé dans cet article s'inscrit dans le
cadre de ces paramètres.
L'inclusion de références aux Matriarches dans la bénédiction אבות
(Patriarches) de la amida ne modifie en rien le עניין (thème) de la prière
(voir ci-dessous). Hormis ces ajouts, le langage de la bénédiction, y
compris les références à שם ומלכות reste inchangé, et la structure
d’ouverture et de clôture חתימה-פתיחה de la bénédiction, requise en
vertu de son statut de première bénédiction d'une séquence, reste
intacte.
Innovations liturgiques de l’Assemblée Rabbinique
L’Assemblée Rabbinique a elle-même institué des changements dans la
liturgie qui sont bien plus radicaux que les ajouts à la prière des avot
suggérés ci-dessus. La suppression par le rabbin Morris Silverman du
terme ואישי ישראל (sacrifice de la bénédiction Avoda de la amida) dans
son livre de prières pour le Chabbat et les Fêtes, ainsi que le passage
parallèle dans le Sidour du futur au passé dans le langage des références
aux sacrifices figurant dans la amida de Moussaf מוסף עמידה

représentent des changements textuels et idéologiques importants dans
l'expression des espoirs du judaïsme pour l'avenir messianique. (8)

Ces changements vont beaucoup plus loin que l'ajout de références aux
Matriarches dans אבות, car ces dernières ne nient pas l'intention de la
prière, mais la renforcent plutôt. (Ce point sera abordé plus en détail ci-
dessous.) Il convient de noter que le Sidour Silverman anticipe la
question abordée dans cet article en modifiant les bénédictions du
matin comme suit : שעשני בצלמו (« qui m’a fait à son image »). (9)
Compte tenu de ces changements, il serait difficile d'imaginer comment
les modifications suggérées dans cet article pourraient être considérées
comme contestables.
Siddour Sim Chalom
Le Siddour Sim Chalom s'inscrit dans la tradition du Mouvement
Massorti en matière d'évolution liturgique. Les ajouts au paragraphe
תכנת dans le Moussaf de la amida du Chabbat par exemple, renforcent
les aspirations sionistes historiques du judaïsme et, dans le même
temps, reconnaissent la légitimité du culte de Dieu quel que soit
l’endroit où des Juifs se trouvent. (10)
En effet, le Siddour Sim Chalom commence à aborder la question
discutée dans le présent document en incluant des références aux
matriarches dans une alternative en anglais à la amida des jours de
semaine et dans les prières מי שברך (« celui qui a béni ») récitées lors
de la lecture de la Torah et en incluant le terme בת חורין libre au
féminin, « bat horin », dans les bénédictions du matin. (11)
L'inclusion des noms des matriarches dans la bénédiction des avot est en
cohérence tant avec les traditions de la Bible, la théologie juive
normative qu’avec le thème du premier paragraphe de la amida. Dans
les récits de la Genèse, les matriarches jouent un rôle important dans le
déroulement de l'alliance entre Dieu et le peuple d'Israël. La bénédiction
des avot sert à affirmer le lien d'alliance entre Dieu et son peuple, et,
compte tenu du rôle des Matriarches dans le développement de cette
relation, il est tout à fait approprié de les mentionner dans cette
bénédiction. La tradition juive a déjà reconnu dans la liturgie

l'importance de ce rôle des Matriarches en choisissant le récit du
souvenir de Sarah (12) par Dieu comme lecture de la Torah pour le
premier jour de Roch Hachana. Dans le même esprit, l'ajout du terme
« Poked Sarah » (« qui se souvient de Sarah ») à la fin de la bénédiction
des avot renforce de manière importante une prière qui met en
évidence ce lien d'alliance unique. (Un tel ajout serait également
conforme à la tournure hébraïque de la bénédiction des avot. Le terme
« Maguen Abraham » est dérivé de l'utilisation de la racine Maguen que
l'on trouve dans Genèse 14 et 15. De la même manière, « Oupoked » est
un dérivé de la racine P K D (« pakad ») qu’on trouve en Genèse 21).

Conclusion :
Parce que le siddour, peut-être plus que tout autre recueil d'expressions
religieuses juives, a incarné les idées qui ont à la fois façonné et reflété
les croyances et les préoccupations les plus profondes de notre peuple,
les développements ainsi que les tendances idéologiques et
communautaires significatifs ont toujours été représentés dans nos
prières. À une époque où les femmes jouent un rôle plus important dans
la vie religieuse de la communauté juive Massorti, il est approprié que la
prière qui exprime l'unité, l'engagement et les nobles aspirations du
peuple juif, la amida, soit modifiée afin qu'elle puisse s'adresser à tous
les membres de nos congrégations, aussi bien les hommes et que les
femmes. L'inclusion des noms des Matriarches dans la bénédiction des
avot de la amida est ainsi autorisée et recommandée.

NOTES:
1. I. Heinemann, התפילה בתקופת התנאים tiré du Genizah du Caire, p.
24, m. 15.
2. Jules Harlow, Siddour Sim Shalom, p. 120. Assaf et Joel Davidson,
Siddur R. Saadja Gaon, p. 19.
3. Assaf et Joel Davidson, Siddour R. Saadja Gaon, p. 37, et voir la note à
la ligne 6.
4. Siddour Or Vi-Derekh Ha-Shalem, pp.81-82

5. Hilkhot Berakhot 1:6.
6. Hilkhot Berakhot 1:5.
7. Le Hagahot Maymoniot, ad loc, autorise également la possibilité de
modifier la formulation des bénédictions. Cette opinion est fondée sur la
discussion dans le Yeroushalmi, Berakhot 6:2.
8. Morris Silverman, Sabbath and Festival Prayer Book, pp. 141, 143.
9. Morris Silverman, Sabbath and Festival Prayer Book, p. 45.
10. Jules Harlow, Siddour Sim Shalom, p. 434.
11. Jules Harlow, Siddour Sim Shalom, pp. 10, 232, 402.
12. Genèse 21.

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