Cette question est au cœur de la pensée juive et de la responsabilité juive. Elle se rattache au principe de « tikoun olam », réparation du monde, qui nous enjoint de créer un monde meilleur, de faire se réaliser le monde dans lequel nous voulons vivre. Cette question est également centrale pour les fêtes de Tichri qui approchent, au cours desquels nous répétons que le monde est jugé. Le monde « réel », présent, est jugé à l’aune du monde « normal », le monde qui répond aux normes morales auxquelles nous aspirons. Ce monde « normal » n’est pas le monde « idéal », un monde éloigné et inaccessible, car, ainsi que nous le lirons dans la Torah la semaine prochaine, Nitsavim :
« Car cette loi que je t’impose en ce jour, elle n’est ni trop ardue pour toi, ni placée trop loin, elle n’est pas dans le ciel »
לֹ֥א בַשָּׁמַ֖יִם הִ֑וא
Dire que ce monde normal est inaccessible revient à nier notre responsabilité à le faire advenir, à refuser notre mission de tikoun olam, à oublier la mission juive de faire venir l’ère messianique de paix et de justice.
Aux « jours du jugement » que sont Roch hachana et Yom Kipour, nous évoquons le risque que le monde réel soit trop loin du monde normal, que l’existence du monde elle-même n’ait plus de sens, et que le monde disparaisse. Au vu des canicules de cet été, la question se pose : notre monde a-t-il atteint un point de non-retour ? Les climatologues affirment que nous nous rapprochons dangereusement de ce point. Le « mauvais réel » a-t-il tellement pris le pas sur le « bon monde » ? Pouvons-nous encore faire advenir un monde vivable ? Cette question se pose avec une acuité particulière cette année. La dimension climatique n’est pas dissociée d’autres dimensions, comme la dimension organisationnelle. La crise climatique est rendue possible par une désorganisation institutionnelle, politique et morale. Je pense à Sodome et Ghomorre, qui ont pris pour loi l’injustice et pour moralité la déshumanisation. Je pense ici à l’interdiction de s’auto-organiser qui touche les exclu.es de nos sociétés.
Une certaine croyance met en avant l’idée qu’une bonne organisation a besoin d’un chef, d’une hiérarchie, d’une administration, d’une police. Cette croyance n’est pas une réalité historique ; on peut se référer largement à l’excellent livre de l’anthropologue David Graeber et de l’archéologue David Wendrow sur le sujet (Au commencement était… – Une nouvelle histoire de l’humanité, Les liens qui libèrent, 2021) ainsi qu’au documentaire de Arte « Capitalisme » (Ilan Ziv, 2014).
Or, aujourd’hui, cette croyance tue. Hier, j’ai du enterrer une héroïne de 26 ans, une grande dame du tikoun olam, qui a créé des dizaines de réseaux d’entraide pour des réfugié.es, des étranger.es, des rejetés de la société, des personnes queer et trans. Elle allait chercher les détresses pour leur créer un abri et les fédérer. Je ne donnerai que deux exemples : en 2020, elle a créé en FLIRT, en 2023, elle a créé le Malaqueen. Avec zéro moyen, zéro aide, et au contraire l’antagonisme de toute une société, incarnée par la loi Kasbarian de juillet 2023. Le ministre en question se glorifiait d’avoir mis 25000 foyers à la rue. La rue tue. Créer des lieux d’accueil sauve des vies. Qui sauve une vie sauve un monde, nous enseigne le Talmud Sanhédrin 37a. Hélène a sauvé de nombreuses vies, au péril de la sienne. Elle a décidé dans quel monde elle voulait vivre, et elle l’a créé.
Elle a tenté de créer la « terre de lait et de miel » dont parle notre paracha (Deut.26 :9). Elle a donné les prémices de son travail à la nouvelle terre qu’elle a su créer, comme on le lit dans la suite de ce même chapitre. Elle a créé des règles de vie dans les lieux qu’elle a ouvert, à l’image de la constitution qu’il est demandé aux hébreux d’écrire sur de grandes pierres à l’entrée de leur terre (Deut. 27 :2 et s.). Elle a défendu de droit des étrangèr.es, des veuves et des orphelins (27 :19). Si notre société avait pu soutenir cette action, elle aurait été « bénie dans la ville et bénie dans les champs. Le fruit du ventre et le fruit du sol et le fruit du bétail auraient été bénies, bénie sa corbeille et bénie sa huche. » ( Deut.28 :3s).
Mais Hélène est morte, et nous devons craindre, si nous n’agissons pas, que les malédictions de la suite du chapitre ne nous frappent. « Ton ciel au-dessus de ta tête sera d’airain et la terre sous tes pieds sera de fer ; L’Eternel transformera la pluie de ton pays en poussière et en sable, qui descendront sur toi du haut du ciel jusqu’à ce que tu périsses… tu seras en butte à une oppression, à une tyrannie de tous les jours… et tu tomberas en démence, au spectacle que verront tes yeux… Tu engendreras des fils et des filles et ils ne seront pas à toi, car ils s’en iront en captivité ; Tous tes arbres et les produits de ton sol, la courtilière les dévastera… Et tu dévoreras le fruit de tes entrailles, la chair de tes fils et de tes filles, ces présents de l’Éternel ton Dieu, par suite du siège et de la détresse où t’étreindra ton ennemi. »
Le pire est à nos portes. Le meilleur est encore possible. Hélène l’a prouvé une fois de plus. Mais elle est morte des violences subies et de l’hostilité institutionnelle. Lorsque nous raconteront l’histoire de la Akéda d’Isaac dimanche 13 septembre, nous dirons que par le mérite d’Isaac, nos fautes doivent être pardonnées. Je penserai au mérite de Hélène, en espérant qu’il compense les nombreuses injustices de notre monde. Hélène a réalisé a créé une terre de lait et de miel. Hélène est morte. Elle avait 26 ans. Que la mémoire de Hélène soit une bénédiction. Et que nous puissions mériter, nous aussi, un jour, de créer des sociétés « de lait et de miel », en accomplissant les devoirs mis en avant par notre paracha, Ki tavo.
Article publié sur le site de la Rabba Floriane Chinsky
À propos de l’autrice:
La rabba Floriane Chinsky est la fondatrice de l’Association Cocréer et de la Synagogue Yétsira. Elle est également l’autrice de « En finir avec les idées fausses sur le judaïsme, les juives et les juifs » (Ed. de l’Atelier, 2025). Ordonnée rabbin en 2005 par le Séminaire rabbinique Schechter, elle a exercé depuis dans différentes synagogues, en Israël, en Belgique et en France. Elle exerce actuellement en présentiel à Paris 20e et propose des cours et des offices en ligne, en plus de son podcast « judaïsme sur un pied » disponible sur toutes les plateformes. Elle est également Docteure en Droit, spécialisée en sociologie du droit juif. Formée en action non violente, elle l’Ecoute Mutuelle, la Communication Non violente, l’Analyse Transactionnelle et la sociocratie, et accompagne les organisations et les personnes à une vie de coopération et d’harmonie.


