Mordecai Kaplan (1881-1983)

Mordecai Kaplan (1881-1983) était un rabbin, philosophe et éducateur juif influent, largement reconnu comme le fondateur du judaïsme reconstructionniste, un mouvement progressiste du judaïsme qui cherche à adapter la tradition juive aux réalités modernes tout en préservant son essence spirituelle et culturelle. 

Jeunesse et formation

Mordecai Menahem Kaplan est né le 11 juin 1881 à Švenčionys, en Lituanie, alors partie de l’Empire russe. Sa famille émigre aux États-Unis en 1889, s’installant à New York. Kaplan grandit dans un environnement juif orthodoxe, mais son exposition à la modernité américaine et aux idées intellectuelles de son époque façonne sa pensée. Il étudie au Jewish Theological Seminary (JTS) de New York où il est ordonné rabbin en 1902. Il obtient également un diplôme de l’Université Columbia, où il est influencé par des penseurs comme John Dewey, dont la philosophie pragmatique jouera un rôle dans ses idées.
Kaplan passe une grande partie de sa carrière au JTS, où il enseigne et développe ses idées. En 1922, il fonde la Society for the Advancement of Judaism (SAJ) à New York, un espace où il met en pratique ses idées reconstructionnistes. En 1934, il publie son ouvrage majeur, Judaism as a Civilization, qui pose les bases théoriques du judaïsme reconstructionniste. Plus tard, il contribue à la création du Reconstructionist Rabbinical College en 1968, une institution dédiée à la formation de rabbins dans cette tradition.

Philosophie et pensée reconstructionniste

Le judaïsme reconstructionniste de Kaplan repose sur l’idée que le judaïsme n’est pas seulement une religion, mais une « civilisation » évolutive englobant la culture, l’histoire, la langue, les arts, les valeurs éthiques et les pratiques religieuses. Voici les points clés de sa pensée :
1. Le judaïsme comme civilisation : Kaplan rejette l’idée que le judaïsme se limite à une religion dogmatique. Il le définit comme une civilisation dynamique, intégrant des éléments spirituels, culturels et sociaux. Cette approche permet au judaïsme de s’adapter aux changements historiques et sociaux tout en restant pertinent.
2. Rejet du surnaturalisme : Kaplan adopte une vision naturaliste de la religion. Il rejette l’idée d’un Dieu surnaturel intervenant directement dans le monde. Pour lui, Dieu représente la « puissance qui fait progresser le salut humain » – une force immanente dans
l’univers qui inspire les individus à agir pour le bien et la justice. Cette conception théologique, influencée par le panenthéisme, est centrale dans le reconstructionnisme.
3. Adaptation des pratiques juives : Kaplan considère que les lois et pratiques juives (halakha) doivent évoluer pour répondre aux besoins des juifs modernes. Il propose de réévaluer les rituels et les traditions à la lumière de la raison et des valeurs démocratiques, tout en préservant leur rôle dans la cohésion communautaire.
4. Communauté et démocratie : Kaplan met l’accent sur l’importance de la communauté juive (kehillah) comme centre de la vie juive. Il prône une approche démocratique où les membres de la communauté participent activement à la prise de décisions concernant les pratiques religieuses et culturelles.
5. Sionisme et identité juive : Kaplan était un fervent sioniste, voyant en Israël un centre spirituel et culturel pour le peuple juif. Cependant, il insistait sur la vitalité du judaïsme en diaspora, notamment aux États-Unis, où il encourageait les Juifs à intégrer pleinement leur identité dans la société moderne.

Oeuvres majeures

Kaplan a écrit plusieurs ouvrages qui développent sa vision du judaïsme. Parmi les plus importants :
Judaism as a Civilization: Toward a Reconstruction of American-Jewish Life (1934) : Cet ouvrage fondamental expose sa thèse selon laquelle le judaïsme est une civilisation évolutive et propose des moyens de revitaliser la vie juive aux États-Unis.
The Meaning of God in Modern Jewish Religion (1937) : Kaplan y développe sa théologie naturaliste, réinterprétant les concepts traditionnels de Dieu et des fêtes juives.
The Future of the American Jew (1948) : Il explore les défis et les opportunités de la vie juive dans le contexte américain.
Il a également contribué à la création de nouveaux livres de prières (siddourim) et de rituels reconstructionnistes, qui reflètent sa vision moderniste tout en restant ancrés dans la tradition.

Impact et héritage

Le judaïsme reconstructionniste, bien que numériquement plus petit que les mouvements orthodoxe, massorti ou libéral, a eu une influence significative sur le judaïsme moderne, en particulier aux États-Unis. 
Le Reconstructionist Rabbinical College, fondé en 1968, continue de former des rabbins dans l’esprit de la pensée de Kaplan. Le mouvement reconstructionniste est également connu pour son engagement en faveur de l’égalité des genres, de la justice sociale et de l’inclusion, des valeurs qui découlent directement des principes démocratiques de Kaplan.

Critiques

Kaplan a fait face à des critiques, notamment de la part des Juifs orthodoxes, qui rejetaient son rejet du surnaturalisme et son approche sélective de la halakha. Certains l’ont accusé de s’éloigner trop radicalement de la tradition juive. Même au sein du mouvement massorti, où il a passé une grande partie de sa carrière, ses idées étaient parfois considérées comme trop audacieuses.

Vie personnelle

Kaplan était marié à Lena Rubin, avec qui il a eu quatre filles. Il est resté actif dans l’enseignement et l’écriture jusqu’à un âge avancé. En 1983, il s’installe en Israël, où il passe les dernières années de sa vie. Il meurt à New York le 8 novembre 1983, à l’âge de 102 ans.

Conclusion

Mordecai Kaplan a laissé une empreinte indélébile sur le judaïsme moderne en proposant une vision audacieuse et innovante combinant tradition et modernité. Son concept du judaïsme comme civilisation et sa théologie naturaliste offrent une voie pour ceux qui cherchent à concilier leur identité juive avec les valeurs contemporaines. Le mouvement reconstructionniste, bien qu’il reste relativement petit, continue de refléter son engagement envers un judaïsme évolutif, inclusif et centré sur la communauté.