Le Juif rouge est le premier roman de Stéphane Giusti, un texte épique et poétique qui mêle roman historique, conte picaresque et éléments fantastiques pour explorer l’histoire tragique des Juifs en Europe au XXe siècle, tout en interrogeant les racines de l’antisémitisme. Publié en 2024, il s’inscrit dans la rentrée littéraire et s’inspire d’un mythe yiddish médiéval, celui du « Juif rouge » (der royte yidn), un géant roux légendaire censé protéger le peuple juif.
Le récit suit Aaron Tamerlan Munteanu, né en Roumanie en 1884. Grand (deux mètres vingt), roux, et intellectuel juif assimilé, Aaron est un soldat dans les tranchées des Carpates pendant la Première Guerre mondiale. En 1916, accusé d’être un « diable de Juif » par un camarade qu’il tue en légitime défense, Aaron est maudit par un dybbouk, un démon du folklore juif, qui lui confère l’immortalité et la mission impossible de sauver les Juifs. Dès lors, il devient le « Juif rouge », condamné à traverser le XXe siècle, témoin impuissant des persécutions, des pogroms aux camps d’Auschwitz et Treblinka.
Son errance le mène de Bucarest à Odessa, Vienne, Berlin, Liepāja, et jusqu’en Terre promise, à la recherche de réponses et d’un refuge face à la « folie des hommes ». Rencontrant des figures historiques comme Isaac Babel ou Haïm Arlozoroff, Aaron incarne une quête de rédemption et de paix, confronté à l’horreur de l’antisémitisme systématique. Le roman, nourri par la littérature d’Europe de l’Est (Kafka, Babel, Sebastian, Schnitzler), oscille entre réalisme et fantastique, avec une langue poétique, parfois violente, qui mêle humour, désespoir et réflexions philosophiques sur l’identité et la haine.
Le récit, structuré comme une fresque, est salué pour sa puissance narrative et son style saisissant, bien que certains notent un déséquilibre entre une première partie centrée sur la Grande Guerre et une seconde plus rapide. C’est un roman à la fois historique, politique et poétique, qui dénonce le cercle vicieux de la violence et résonne avec les enjeux contemporains, notamment au Moyen-Orient.
Marianne :
« Le Juif rouge », de Stéphane Giusti : portrait du Sémite en superhéros
Aaron Tamerlan Muntaneu est sous le coup d’une malédiction : un « dybbouk » (un démon du folklore juif) a placé sur ces épaules la lourde tâche de sauver les juifs. Pas facile dans ce XXe siècle dévoré par l’antisémitisme. Un étonnant premier roman, picaresque et fantasque.
Dans Le Juif rouge, la magie intervient dès le premier tiers du roman. Dans les tourments de la Première Guerre mondiale, Aaron Tamerlan Muntaneu, soldat roumain terré dans les tranchées des Carpates, tente de sauver sa peau et celle de son camarade de combat.
Mais ce dernier se méfie et tente, un soir, d’étrangler son compagnon : « Tu ne peux pas être roumain et tu ne le seras jamais ! Tu es un diable de juif ! ». Aaron riposte et tue son agresseur : le voici donc, selon ses mots, « meurtrier ordinaire ».
Désastres
En guise de châtiment, un « dybbouk » (démon du folklore juif d’Europe centrale et orientale, familier aux lecteurs du regretté Isaac Bashevis Singer) lui octroie l’immortalité et son corollaire, la responsabilité écrasante de sauver les juifs. Mission impossible, bien sûr, même si le grand gaillard roux appartient à la lignée légendaire des « juifs rouges », héritier de ces « guerriers khazars » chargés de protéger le peuple élu.
Réalisateur pour le cinéma et la télévision, Stéphane Giusti livre ici un étonnant premier roman, picaresque et fantasque comme peuvent l’être certains récits d’Italo Calvino (on songe au Chevalier inexistant, au Vicomte pourfendu). Écrire sur la judéité et sur l’antisémitisme à travers un conte et, qui plus est, une histoire de superhéros, le pari est audacieux.
Dans les pas du héros qui traverse le XXe siècle sans prendre une ride, le lecteur suit les désastres qui s’abattent sur les juifs d’Europe, des pogroms à la Shoah ; il croise l’écrivain soviétique Isaac Babel, qui compte sur la révolution socialiste, et le leader sioniste Haïm Arlozoroff, qui fuit les persécutions en Ukraine pour développer un foyer juif en Palestine.
C’est justement à Tel Aviv au XXIe siècle que ce conte politico-philosophique trouve son terme : « Nous vivons derrière un mur comme nous y vécûmes ailleurs, mais ce mur-là, nous l’avons élevé nous-mêmes ». Foisonnant et (forcément) tragique.