Qui est prophète ? Chaque enfant d’Israël est-il destiné à le devenir ?

Qui est prophète ? Chaque enfant d’Israël est-il destiné à le devenir ?

Rabbin

Commentaire de la Torah sur la paracha Beha’alotekha
Professeur Moshe Benovitz
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L’un des plus beaux versets de la Torah – du moins à mes yeux – figure dans la paracha de cette semaine, Beha’alotcha. Dieu annonce à Moïse qu’Il allégera le poids de sa charge en faisant reposer sur soixante-dix anciens une part de l’esprit divin jusque-là réservé à lui seul, afin qu’eux aussi soient inspirés et prophétisent. Pour cela, l’Éternel réunit Moïse et les anciens à l’entrée de la Tente de la Rencontre. Mais deux d’entre eux, Eldad et Médad, étaient demeurés dans le camp d’Israël, où ils furent saisis par l’esprit prophétique sous les yeux du peuple. Josué demande alors à Moïse de les faire taire. Moïse lui répond : « Serais-tu jaloux pour moi ? », avant d’ajouter cette parole magnifique : « Puisse tout le peuple de l’Éternel être composé de prophètes, et veuille l’Éternel mettre Son esprit sur eux ! » (Nombres 11, 29).


Tout le peuple d’Israël entendit la voix de l’Éternel au mont Sinaï. L’idéal originel semble avoir été que chaque homme et chaque femme d’Israël devienne, à partir de cet instant, prophète à son tour : que chacun entende personnellement la parole divine et l’interprète par lui-même. C’est pourquoi, peu avant la révélation du Sinaï (Exode 19, 4-6), Dieu déclare à Moïse qu’Il a porté Israël « sur des ailes d’aigle » jusqu’à Lui, afin qu’il devienne « un royaume de prêtres et une nation sainte ».


Le commentateur médiéval Abraham Ibn Ezra voit dans l’arrivée au mont Sinaï et dans l’expérience directe de la présence divine l’objectif même de la sortie d’Égypte. Le Moïse ben Nahman s’oppose à cette lecture et considère le Sinaï comme une étape sur le chemin de la Terre promise. Pourtant, même une fois installés sur cette terre, l’idéal divin demeure, selon le prophète Samuel, que Dieu règne directement sur Son peuple, sans intermédiaire. Le prophète Osée décrit lui aussi une relation immédiate entre Dieu et Israël : celle d’un berger portant sa brebis dans ses bras et la nourrissant avec douceur, ou encore celle d’un amour qui attire et relie (Osée 11, 2-4 ; voir aussi 2, 21-22). Dans cet idéal, nul intermédiaire n’est nécessaire : ni roi, ni juge, ni prêtre, ni même prophète.


C’est à la lumière de cette conception que le philosophe du XVIIe siècle Baruch Spinoza interprète, dans le Traité théologico-politique (chapitre XVII), l’épisode qui suit immédiatement la révélation du Sinaï. Le livre de l’Exode rapporte : « Tout le peuple voyait les tonnerres, les flammes, le son du shofar et la montagne fumante ; le peuple vit cela, trembla et se tint à distance. Ils dirent alors à Moïse : “Parle-nous toi-même, et nous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle plus, de peur que nous ne mourions.” » (Exode 20, 14-15). Moïse tente de les rassurer et de les encourager à continuer d’entendre directement la voix divine. Pourtant, selon le livre du Deutéronome (5, 24), Dieu accepte la demande du peuple ; et plus loin (18, 18), il est expliqué que c’est précisément pour cette raison que Dieu choisira désormais de s’adresser à Israël par l’intermédiaire de prophètes, à commencer par Moïse lui-même.


Mais Moïse semble troublé par la facilité avec laquelle les enfants d’Israël ont renoncé à l’expérience directe de la révélation, et avec elle à la responsabilité personnelle d’interpréter la parole de Dieu. Chacun aurait pu entendre et comprendre par lui-même ; chacun aurait pu porter en lui une part de prophétie. Baruch Spinoza voit dans cet abandon de l’autorité spirituelle individuelle au profit des prophètes et des prêtres une tragédie dont les générations futures porteront les conséquences.


Maïmonide considérait la prophétie de Moïse comme le sommet absolu de l’accomplissement intellectuel humain. Pourtant, Moïse lui-même – dont notre paracha dit : « Cet homme, Moïse, était très humble, plus qu’aucun autre homme sur la face de la terre » (Nombres 12, 3) – ne semble pas avoir perçu sa prophétie comme un privilège réservé à une élite spirituelle ou intellectuelle. Bien au contraire : il se réjouit d’apprendre qu’Eldad et Médad, restés dans le camp, avaient eux aussi fait l’expérience immédiate de la présence divine et partagé cette expérience avec ceux qui les entouraient, à la manière des prophètes.


Moïse aspirait ardemment à ce que chaque homme et chaque femme d’Israël puisse ressentir la proximité de Dieu de façon directe, intime et permanente, chacun selon sa propre sensibilité, chacun selon sa propre voix. Il rêvait d’un peuple tout entier habité par l’esprit prophétique, d’une communauté où la parole divine ne serait pas monopolisée par quelques-uns, mais vécue et portée par tous.
« Puisse tout le peuple de l’Éternel être composé de prophètes, si l’Éternel mettait Son esprit sur eux ! »
Amen. Puisse-t-il en être ainsi.

• Moshe Benovitz est professeur de Talmud et de Halakha à l'Institut Schechter d'études juives de Jerusalem. Ses recherches portent sur l'histoire du droit halakhique et l'analyse historico-philologique de questions tirées du Talmud de Babylone concernant Chavouot et les vœux, la récitation du Shema et la prière, les bénédictions et les fêtes, ainsi que le droit monétaire. Parmi ses publications figurent des commentaires approfondis sur des chapitres du Talmud de Babylone, publiés par le J.T.S. (Jewish Theological Seminary) et l'Association d'interprétation du Talmud, Kol Nidre: Studies in the Development of Rabbinic Votive Institutions (Atlanta, 1998), et de nombreux autres articles académiques.

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