Béréchit: quand les Sages imaginaient Adam à l’image de Dieu

Dre Tamar Kadari

Que signifie vraiment l’expression biblique « créé à l’image de Dieu » ? Les Sages d’Israël lui ont parfois donné une interprétation étonnamment concrète, allant jusqu’à décrire Adam comme un être d’une beauté presque divine.

La paracha  Berechit raconte la création de l’être humain, sommet de l’œuvre divine :

« Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance… Dieu créa l’homme à Son image ; c’est à l’image de Dieu qu’Il le créa ; homme et femme Il les créa » (Genèse 1, 26-27).

Que signifie cette mystérieuse expression, « à l’image de Dieu » ?

Au fil des siècles, philosophes et commentateurs lui ont donné de nombreuses interprétations. Certains y ont vu l’intelligence et la faculté de raisonner propres à l’être humain. D’autres l’ont comprise comme une référence à ses qualités morales et spirituelles, à sa liberté ou encore à sa capacité de dominer le monde animal.

Mais certains récits des Sages semblent avoir compris ces mots d’une manière beaucoup plus littérale — et autrement plus surprenante.

Adam, l’être humain parfait

Le Midrach décrit Adam, le premier homme, comme l’être le plus beau ayant jamais existé.

Il aurait été créé sous l’apparence d’un jeune homme de vingt ans, déjà pleinement formé, mûr et accompli. Ses dimensions étaient, selon la tradition, extraordinaires : il emplissait l’univers du sud au nord, de l’est à l’ouest, et de la terre jusqu’aux confins du ciel.

Le Talmud compte même Adam parmi les plus beaux êtres de l’histoire humaine et situe sa beauté à un degré seulement au-dessous de celle de la Shekhina, la Présence divine (Baba Batra 58a).

Ces descriptions ne sont pas anodines. Elles semblent indiquer que, pour certains Sages, la création « à l’image de Dieu » ne concernait pas uniquement les facultés spirituelles ou intellectuelles de l’homme, mais également son apparence.

Quand les anges prennent Adam pour Dieu

Une tradition particulièrement étonnante raconte qu’au moment où le Saint béni soit-Il créa Adam, les anges se méprirent sur son identité.

Ils le prirent pour Dieu.

Ils s’apprêtaient même à le glorifier en proclamant devant lui : « Saint ! » (Bereshit Rabba 8, 10).

La ressemblance aurait donc été telle que même les anges du ciel ne parvenaient pas à distinguer Adam de son Créateur.

Comme ils en avaient l’habitude, ils voulaient chanter les louanges de Dieu et proclamer devant Lui : « Saint, saint, saint » (Kadosh, Kadosh, Kadosh). Mais cette fois, ils s’apprêtèrent à adresser leur louange à l’homme.

Voyant cela, Dieu décida d’introduire une différence visible entre Lui et Sa créature : il fit tomber Adam dans un profond sommeil.

Lorsque les anges le virent dormir, ils comprirent immédiatement leur erreur.

Ce récit suggère que la différence essentielle entre l’homme et Dieu tient précisément à la condition humaine : Dieu n’est soumis ni au besoin ni à la fatigue, tandis que l’être humain dépend de son corps, de ses limites et de ses nécessités.

Même Adam, dans toute sa perfection, doit dormir.

« Tu as contemplé l’image de Mon image »

Un autre récit talmudique va encore plus loin dans cette idée d’une ressemblance extérieure.

Rabbi Bana’a avait pour tâche de repérer les grottes funéraires afin d’établir leur emplacement pour les lois relatives à la pureté et à l’impureté.

Arrivé à la grotte de Makhpéla, il reçut l’autorisation de pénétrer dans les sépultures des Patriarches.

Mais lorsqu’il voulut entrer dans celle d’Adam, une voix céleste l’arrêta :

« Tu as contemplé l’image de Mon image ; ne contemple pas Mon image elle-même. »

Rabbi Bana’a pouvait donc regarder les Patriarches, mais pas Adam, car celui-ci était considéré comme l’image même du Créateur.

Avant de ressortir, il parvint néanmoins à jeter un bref coup d’œil et déclara :

« J’ai regardé ses deux talons, et ils ressemblaient à deux disques solaires »
(Baba Batra 58a).

Le détail est saisissant.

Le talon est sans doute la partie la moins noble du corps humain, celle qui touche la terre et se couvre de poussière.

Et pourtant, même les talons d’Adam rayonnaient comme le soleil.

Le récit insiste ainsi à la fois sur sa beauté extraordinaire et sur ses dimensions prodigieuses.

Que signifie être créé « à l’image de Dieu » ?

Au cours de l’histoire de la pensée juive, l’expression tselem Elohim, « image de Dieu », a reçu des significations très diverses.

Pour certains penseurs, elle désigne la raison.

Pour d’autres, elle renvoie à la conscience morale, à la capacité spirituelle ou à la liberté humaine.

D’autres encore l’ont comprise comme l’expression de la place particulière de l’être humain dans la Création.

Les récits que nous venons d’évoquer présentent toutefois une conception différente.

Certains Sages semblent avoir compris l’« image de Dieu » dans un sens beaucoup plus direct : Adam aurait possédé une apparence reflétant, d’une certaine manière, la perfection divine.

Une telle idée peut surprendre le lecteur moderne.

Elle diffère profondément de la conception de Dieu qui s’imposera dans la philosophie juive médiévale, notamment celle exprimée par Maïmonide, selon laquelle Dieu « n’a pas de forme corporelle et n’est pas un corps ».

Il serait cependant erroné d’en conclure que les Sages imaginaient simplement Dieu sous une forme humaine.

Leur langage est celui du Midrash et de la Aggada : un langage imagé destiné à traduire des idées théologiques par des récits.

Ce qu’ils cherchent peut-être à exprimer, c’est que la perfection divine trouve dans l’être humain son reflet le plus élevé.

Et parmi les manifestations de cette perfection figure également la beauté.

La beauté comme expression du divin

Pour les Sages, le divin représente ce qui est le plus élevé, le plus noble et le plus accompli.

Il n’est donc pas étonnant que certains d’entre eux aient associé cette perfection à une beauté idéale.

Adam, créé directement « à l’image de Dieu », devient ainsi le symbole d’une humanité encore intacte, antérieure à la faute, à la souffrance et à la dégradation.

Sa beauté n’est pas seulement esthétique.

Elle exprime une harmonie entre le corps, l’esprit et leur origine divine.

Cette lecture nous permet peut-être de porter un regard différent sur notre propre corps.

Prendre soin de lui, respecter sa dignité, cultiver sa beauté sans en faire une idole pourrait alors être compris non comme un geste purement esthétique, mais comme une manière de préserver quelque chose du tselem Elohim, de l’image divine présente en chaque être humain.

 

A propos de l’autrice: 

Tamar-Kadari-massortiLa Dre Tamar Kadari est chercheuse et enseignante en littérature rabbinique, spécialisée dans le Midrash et la Aggada, à l’Institut Schechter des études juives, dont elle a également été doyenne. Titulaire d’un doctorat de l’Université hébraïque de Jérusalem, elle a consacré une partie importante de ses recherches au Midrash Chir HaChirim Rabba. Elle est l’auteure de nombreux articles académiques et de l’ouvrage Min’ha LiYehuda, publié en 2017. Elle est également artiste et sculptrice et a exposé à Jérusalem et à Tel-Aviv.

 

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