Nous vivons à l’époque du regard.
Jamais les êtres humains ne se sont autant observés les uns les autres. Nous photographions nos repas, nos voyages, nos familles, nos célébrations. Nous construisons soigneusement notre image publique. Nous nous demandons souvent ce que les autres pensent de nous, comment ils nous perçoivent, quel effet nous produisons sur eux.
Notre époque a fait du regard une valeur.
La Torah, elle, nous invite à en faire un sujet de réflexion.
Il est frappant de constater que la paracha Chelah Lekha s’ouvre et se clôt sur le même thème. Au début, Moïse envoie les explorateurs reconnaître la Terre promise et leur demande : « Vous verrez quel est ce pays » (ou-reïtem ma hi). À la fin de la paracha apparaît la mitsva des tsitsit : « Vous le verrez et vous vous souviendrez » (ou-reïtem oto ou-zekhartem).
Entre ces deux regards se joue peut-être l’une des grandes leçons spirituelles de notre tradition.
L’obsession du regard
Les explorateurs parcourent le pays pendant quarante jours. À leur retour, ils rapportent une immense grappe de raisin destinée à impressionner le peuple.
Le premier geste des explorateurs n’est pas de raconter.
C’est de montrer.
Comme si l’image possédait davantage de force que la parole.
Comme si ce qui se voit suffisait à dire la vérité.
Mais très rapidement leur regard se transforme en peur.
Ils décrivent des villes fortifiées, des peuples puissants, des hommes gigantesques. Puis vient cette phrase extraordinaire :
« Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et tels nous étions aussi à leurs yeux » (Nombres 13, 33).
Comment pouvaient-ils savoir ce que les habitants du pays pensaient d’eux ?
Ils n’en savaient rien.
Ils imaginaient.
Ils projetaient sur les autres l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes.
Le véritable drame des explorateurs n’est donc pas géographique ou militaire.
Il est intérieur.
Ils ont fini par se regarder eux-mêmes à travers un regard extérieur imaginaire.
Leur identité dépend désormais de ce qu’ils croient être la perception des autres.
N’est-ce pas là l’une des grandes fragilités de notre époque ?
Combien de personnes évaluent aujourd’hui leur propre valeur à travers l’approbation qu’elles reçoivent ?
Combien vivent sous le poids du regard d’autrui ?
Combien se définissent à partir de l’image qu’elles projettent plutôt qu’à partir de ce qu’elles sont réellement ?
Le regard qui transforme l’autre en objet
Martin Buber nous aide à comprendre ce qui est en jeu.
Dans Je et Tu, il distingue deux manières fondamentales de rencontrer le monde.
La première est la relation du « Je-Cela ». Dans cette perspective, l’autre devient un objet que l’on observe, mesure, analyse ou utilise.
La seconde est la relation du « Je-Tu ». L’autre n’est plus un objet mais une présence avec laquelle j’entre en relation.
Les explorateurs regardent la Terre d’Israël selon la logique du « Je-Cela ».
Ils observent.
Ils mesurent.
Ils évaluent.
Ils comptent les fortifications, estiment la taille des habitants, calculent les probabilités de victoire.
Tout est objet d’analyse.
Mais ils ne rencontrent jamais véritablement le pays.
Ils ne perçoivent ni sa signification ni sa promesse.
Ils voient un territoire.
Ils ne voient pas une destinée.
Josué et Caleb, eux, regardent autrement.
Ils contemplent la même réalité mais y discernent une possibilité spirituelle.
Leurs yeux voient davantage que ce qui est immédiatement visible.
Voir la profondeur du réel
Cette intuition rejoint profondément la pensée d’A.D. Gordon.
Pour Gordon, la tragédie de l’homme moderne est son éloignement de la vie authentique.
Nous sommes entourés d’informations mais déconnectés de l’expérience vivante.
Nous accumulons des connaissances sur le monde sans véritablement entrer en relation avec lui.
Gordon insiste constamment sur la nécessité d’une rencontre directe avec la réalité.
Voir n’est pas simplement enregistrer des données.
Voir, c’est entrer en contact.
Voir, c’est découvrir la vie qui habite les choses.
Les explorateurs regardent la Terre promise comme des touristes regardent un paysage.
Caleb et Josué la regardent comme des hommes qui s’apprêtent à y construire leur existence.
Les premiers voient une difficulté.
Les seconds voient un avenir.
Le remède du tsitsit
C’est ici que la Torah introduit la mitsva des tsitsit.
À première vue, le lien paraît surprenant.
Pourquoi passer soudainement du drame des explorateurs à une prescription vestimentaire ?
Les Sages ont perçu qu’il ne s’agit pas d’un changement de sujet mais d’une réponse.
Le problème des explorateurs est celui du regard.
La Torah propose donc une pédagogie du regard.
« Vous le verrez et vous vous souviendrez de tous les commandements de l’Éternel. »
Le regard demeure.
Mais quelque chose de nouveau apparaît : la mémoire.
Les explorateurs voient et oublient.
Le tsitsit nous demande de voir afin de nous souvenir.
Le regard cesse alors d’être prisonnier de l’instant.
Il s’ouvre à une profondeur invisible.
Le fil visible rappelle une alliance invisible.
L’objet matériel renvoie à une responsabilité spirituelle.
L’apparence devient porteuse de sens.
Voir plus loin que l’image
Le philosophe français Emmanuel Levinas écrivait que le visage humain est précisément ce qui échappe à toute tentative de réduction à une image.
Le visage est davantage que ce que l’on voit.
Il est une présence qui nous appelle.
Peut-être est-ce finalement la leçon de notre paracha.
L’erreur des explorateurs fut de croire que voir suffisait.
La Torah nous enseigne au contraire que la vision n’est que le commencement.
Il faut encore interpréter ce que l’on voit.
Il faut encore se souvenir.
Il faut encore écouter ce qui se cache derrière l’apparence.
Dans un monde saturé d’images, la mitsva des tsitsit nous invite à retrouver cette profondeur perdue.
Elle nous rappelle que la véritable sagesse ne consiste pas à voir davantage.
Elle consiste à voir plus loin.
À voir au-delà de l’apparence.
À voir au-delà de la peur.
À voir au-delà du regard des autres.
Et, à travers ce regard renouvelé, à redécouvrir qui nous sommes réellement devant Dieu.
À mes yeux, cette lecture est particulièrement féconde parce qu’elle montre que la faute des meraglim n’est pas d’abord un manque de foi. Leur faute commence plus tôt : elle réside dans une manière de regarder le monde. La Torah place alors la mitsva des tsitsit comme une véritable rééducation du regard. On pourrait presque dire que les meraglim représentent la civilisation de l’image, tandis que les tsitsit représentent la civilisation de la mémoire.
C’est probablement l’un des messages les plus actuels de toute la paracha.
Nous vivons à l’époque du regard.
Jamais les êtres humains ne se sont autant observés les uns les autres. Nous photographions nos repas, nos voyages, nos familles, nos célébrations. Nous construisons soigneusement notre image publique. Nous nous demandons souvent ce que les autres pensent de nous, comment ils nous perçoivent, quel effet nous produisons sur eux.
Notre époque a fait du regard une valeur.
La Torah, elle, nous invite à en faire un sujet de réflexion.
Il est frappant de constater que la paracha Chelah Lekha s’ouvre et se clôt sur le même thème. Au début, Moïse envoie les explorateurs reconnaître la Terre promise et leur demande : « Vous verrez quel est ce pays » (ou-reïtem ma hi). À la fin de la paracha apparaît la mitsva des tsitsit : « Vous le verrez et vous vous souviendrez » (ou-reïtem oto ou-zekhartem).
Entre ces deux regards se joue peut-être l’une des grandes leçons spirituelles de notre tradition.
L’obsession du regard
Les explorateurs parcourent le pays pendant quarante jours. À leur retour, ils rapportent une immense grappe de raisin destinée à impressionner le peuple.
Le premier geste des explorateurs n’est pas de raconter.
C’est de montrer.
Comme si l’image possédait davantage de force que la parole.
Comme si ce qui se voit suffisait à dire la vérité.
Mais très rapidement leur regard se transforme en peur.
Ils décrivent des villes fortifiées, des peuples puissants, des hommes gigantesques. Puis vient cette phrase extraordinaire :
« Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et tels nous étions aussi à leurs yeux » (Nombres 13, 33).
Comment pouvaient-ils savoir ce que les habitants du pays pensaient d’eux ?
Ils n’en savaient rien.
Ils imaginaient.
Ils projetaient sur les autres l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes.
Le véritable drame des explorateurs n’est donc pas géographique ou militaire.
Il est intérieur.
Ils ont fini par se regarder eux-mêmes à travers un regard extérieur imaginaire.
Leur identité dépend désormais de ce qu’ils croient être la perception des autres.
N’est-ce pas là l’une des grandes fragilités de notre époque ?
Combien de personnes évaluent aujourd’hui leur propre valeur à travers l’approbation qu’elles reçoivent ?
Combien vivent sous le poids du regard d’autrui ?
Combien se définissent à partir de l’image qu’elles projettent plutôt qu’à partir de ce qu’elles sont réellement ?
Le regard qui transforme l’autre en objet
Martin Buber nous aide à comprendre ce qui est en jeu.
Dans Je et Tu, il distingue deux manières fondamentales de rencontrer le monde.
La première est la relation du « Je-Cela ». Dans cette perspective, l’autre devient un objet que l’on observe, mesure, analyse ou utilise.
La seconde est la relation du « Je-Tu ». L’autre n’est plus un objet mais une présence avec laquelle j’entre en relation.
Les explorateurs regardent la Terre d’Israël selon la logique du « Je-Cela ».
Ils observent.
Ils mesurent.
Ils évaluent.
Ils comptent les fortifications, estiment la taille des habitants, calculent les probabilités de victoire.
Tout est objet d’analyse.
Mais ils ne rencontrent jamais véritablement le pays.
Ils ne perçoivent ni sa signification ni sa promesse.
Ils voient un territoire.
Ils ne voient pas une destinée.
Josué et Caleb, eux, regardent autrement.
Ils contemplent la même réalité mais y discernent une possibilité spirituelle.
Leurs yeux voient davantage que ce qui est immédiatement visible.
Voir la profondeur du réel
Cette intuition rejoint profondément la pensée d’A.D. Gordon.
Pour Gordon, la tragédie de l’homme moderne est son éloignement de la vie authentique.
Nous sommes entourés d’informations mais déconnectés de l’expérience vivante.
Nous accumulons des connaissances sur le monde sans véritablement entrer en relation avec lui.
Gordon insiste constamment sur la nécessité d’une rencontre directe avec la réalité.
Voir n’est pas simplement enregistrer des données.
Voir, c’est entrer en contact.
Voir, c’est découvrir la vie qui habite les choses.
Les explorateurs regardent la Terre promise comme des touristes regardent un paysage.
Caleb et Josué la regardent comme des hommes qui s’apprêtent à y construire leur existence.
Les premiers voient une difficulté.
Les seconds voient un avenir.
Le remède du tsitsit
C’est ici que la Torah introduit la mitsva des tsitsit.
À première vue, le lien paraît surprenant.
Pourquoi passer soudainement du drame des explorateurs à une prescription vestimentaire ?
Les Sages ont perçu qu’il ne s’agit pas d’un changement de sujet mais d’une réponse.
Le problème des explorateurs est celui du regard.
La Torah propose donc une pédagogie du regard.
« Vous le verrez et vous vous souviendrez de tous les commandements de l’Éternel. »
Le regard demeure.
Mais quelque chose de nouveau apparaît : la mémoire.
Les explorateurs voient et oublient.
Le tsitsit nous demande de voir afin de nous souvenir.
Le regard cesse alors d’être prisonnier de l’instant.
Il s’ouvre à une profondeur invisible.
Le fil visible rappelle une alliance invisible.
L’objet matériel renvoie à une responsabilité spirituelle.
L’apparence devient porteuse de sens.
Voir plus loin que l’image
Le philosophe français Emmanuel Levinas écrivait que le visage humain est précisément ce qui échappe à toute tentative de réduction à une image.
Le visage est davantage que ce que l’on voit.
Il est une présence qui nous appelle.
Peut-être est-ce finalement la leçon de notre paracha.
L’erreur des explorateurs fut de croire que voir suffisait.
La Torah nous enseigne au contraire que la vision n’est que le commencement.
Il faut encore interpréter ce que l’on voit.
Il faut encore se souvenir.
Il faut encore écouter ce qui se cache derrière l’apparence.
Dans un monde saturé d’images, la mitsva des tsitsit nous invite à retrouver cette profondeur perdue.
Elle nous rappelle que la véritable sagesse ne consiste pas à voir davantage.
Elle consiste à voir plus loin.
À voir au-delà de l’apparence.
À voir au-delà de la peur.
À voir au-delà du regard des autres.
Et, à travers ce regard renouvelé, à redécouvrir qui nous sommes réellement devant Dieu.
À mes yeux, cette lecture est particulièrement féconde parce qu’elle montre que la faute des meraglim n’est pas d’abord un manque de foi. Leur faute commence plus tôt : elle réside dans une manière de regarder le monde. La Torah place alors la mitsva des tsitsit comme une véritable rééducation du regard. On pourrait presque dire que les meraglim représentent la civilisation de l’image, tandis que les tsitsit représentent la civilisation de la mémoire.
C’est probablement l’un des messages les plus actuels de toute la paracha.