Le psychologue Solomon Ash a publié en 1951 une recherche sur le conformisme social. Il a constaté que lorsque trois personnes donnent une réponse visiblement fausse, la personne suivante se conforme à l’erreur dans 34% des cas. L’anxiété, la confusion ou le déni l’envahissent alors. Comment vous situez-vous face à la pression sociale ? Si vous êtes en déficit dans votre besoin d’affiliation et votre estime de soi, si vous avez une personnalité autoritaire, votre risque de conformisme est accru.
L’expérience juive est une expérience de résistance. Les réalités qui nous entourent, l’antisémitisme, la complexité de la situation en Israël et ses répercutions, mettent à l’épreuve notre capacité d’exister en tant que nous-mêmes. Nous vivons dans des circonstances qui nous poussent au conformisme. Mais la puissance du collectif juif peut nous apporter également de l’affiliation, de l’estime de nous-mêmes, et du respect des autres, qui soutiennent notre indépendance.
Notre Paracha nous soutient et déclare : « et vous qui vous attachez à l’Eternel votre seul guide, vous êtes pleinement vivant.es aujourd’hui ! » (Deut. 4 :4). Nous la répétons publiquement avant toute lecture de la Torah. Être attaché à l’Eternel signifie étudier (Natsiv) et pratiquer les commandements (BeHor Chor). Lorsque nous sommes en contact avec une chose plus grande que nous, l’influence sociale perd son pouvoir. Lorsque nous étudions la multiplicité des commentaires, nous nous détachons de l’autoritarisme et nous nous autorisons à voir le réel par nous-mêmes. L’entraide, à ce sujet, est essentielle. Elle nourrit notre besoin d’affiliation et d’estime de nous-mêmes, et à travers cela, notre capacité de voir le réel et d’agir.
L’enjeu ici est personnel, mais aussi collectif et culturel. Pour cette raison, nous devons beaucoup aux Neshot hakotel, aux Femmes du Mur, qui tentent chaque mois depuis 35 ans de lire dans la Torah dans ce lieu emblématique du judaïsme. Elles revendiquent le droit d’être « pleinement vivantes aujourd’hui », pour elles, et aussi pour nous. En nous associant à leur courage, nous renforçons notre puissance vitale. Nous pouvons par exemple penser à leur action avant de lire dans la Torah nous-mêmes, et vous pouvez explorer ma proposition à travers le Podcast « Sécuriser la Torah ».
Nous vivons dans un monde où la pensée chrétienne sur le judaïsme domine largement la pensée du judaïsme sur lui-même. Le monde chrétien peut affirmer : « Le judaïsme est la religion qui a donné l’ancien testament et les dix commandements au monde » et nous risquons d’être d’accord. Pourtant, le judaïsme n’est pas une religion au sens chrétien. La Torah écrite n’est pas l’Ancien Testament. Les dix paroles du judaïsme (dont la deuxième version figure dans notre paracha) n’ont rien à voir avec la vision chrétienne des dix commandements. Le but du judaïsme est de continuer et développer sa propre vision, pas d’être le bibliothécaire du monde chrétien.
Ces affirmations vous semblent étrange ? Cela est peut-être dû aux millénaires de propagande concernant le judaïsme. Pour cette raison, j’ai publié l’an dernier « En finir avec les idées fausses sur le judaïsme, les juives et les juifs » : je souhaitais donner un appui écrit aux personnes qui veulent contrer l’influence extérieure sur le judaïsme, et renforcer leur autonomie. Pour revaloriser nos 3000 ans d’histoire et relativiser l’influence (néfaste selon moi) des 200 dernières années.
Dans l’expérience de Ash, si on place une personne qui résiste à l’erreur avant la personne observée, elle a plus de facilité à faire confiance à son propre jugement. Nous pouvons être cette personne. « En toi trouveront refuge les vulnérables de mon peuple », nous dit leHa dodi, « en toi », en chacun, en chacune. Notre mouvement massorti s’est fondé sur l’approche historico-critique : pour elle, l’histoire objective est un soutien de la spiritualité. L’histoire permet de désamorcer l’influence de la vision chrétienne et d’une certaine vision orthodoxe née au XIXe siècle.
Nous pouvons nous rappeler que la Torah Orale est le vrai cœur du judaïsme, qui considère la Torah écrite non pas comme un dogme qu’il faut croire, mais comme une occasion de réaffirmer les commandements. L’action « MinHa Mood MévarHim » (MMM’s) menée avec Adath Shalom et Yétsira l’an dernier en est un exemple. Il a permis chaque mois une participation directe de nos membres à la lecture des courts passages de la Torah lus le chabat après-midi. Pour « être vivant.es pleinement aujourd’hui », nous pouvons étudier la Torah, pratiquer les commandements, mettre en œuvre notre jugement et notre indépendance, valoriser « La puissance de libération qui nous a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison des esclaves » (Deut. 5 :6).
Rabbin Floriane Chinsky
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