Le « péché originel » du sionisme ? Réponse à Shaul Magid

David Chemla

Par Eitan Chikli

Il est toujours intéressant de lire les critiques du sionisme formulées par ceux qui continuent malgré tout à se situer à l’intérieur de la tradition intellectuelle juive. C’est le cas du professeur Shaul Magid, qui a récemment publié un article affirmant que le « péché originel » du sionisme résiderait dans une interprétation délibérément erronée de la Déclaration Balfour de 1917.

Son texte est brillant, érudit et provocateur. Il mérite donc d’être discuté sérieusement.

La thèse centrale de Magid est simple. Selon lui, les dirigeants sionistes auraient dénaturé le sens de la Déclaration Balfour. Là où le gouvernement britannique parlait de l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif », les sionistes auraient voulu lire la reconnaissance d’un droit exclusif des Juifs sur le pays et la promesse implicite d’un futur État juif. Cette lecture aurait constitué, selon lui, le « péché originel » du projet sioniste.

Pour étayer son argument, Magid s’appuie sur un texte remarquable d’Ahad Ha-Am publié en 1920, peu après la Déclaration Balfour. Il faut lui reconnaître ce mérite : Ahad Ha-Am a réellement écrit ce qu’il rapporte. Et il serait absurde de prétendre le contraire.

Ahad Ha-Am fut l’une des grandes consciences morales du sionisme naissant. Bien avant beaucoup d’autres, il avait compris que la Terre d’Israël n’était pas une terre vide et que la présence arabe ne pouvait être ignorée. Il mit en garde contre certaines illusions du mouvement sioniste et appela à une réflexion plus profonde sur les conséquences humaines et politiques du retour juif à Sion.

Mais reconnaître cela ne signifie pas accepter la conclusion de Shaul Magid.

Car il existe une différence fondamentale entre dire qu’Ahad Ha-Am proposait une interprétation particulière de la Déclaration Balfour et affirmer qu’il en détenait la seule interprétation légitime.

C’est précisément là que le raisonnement devient problématique.

La Déclaration Balfour est un texte célèbre pour son ambiguïté. Cette ambiguïté n’était pas accidentelle ; elle était voulue. Les Britanniques cherchaient à satisfaire plusieurs interlocuteurs à la fois. Ils soutenaient le projet sioniste tout en tentant de préserver leurs relations avec le monde arabe. Ils promettaient beaucoup, sans définir précisément ce qu’ils promettaient.

Dès lors, il est difficile de soutenir qu’il existait une seule lecture correcte du document.

Les dirigeants sionistes de l’époque, au premier rang desquels Chaim Weizmann, n’ont jamais prétendu que la Déclaration créait immédiatement un État juif. Mais ils ont vu dans ce texte une étape historique vers la reconnaissance politique du peuple juif. Ils n’ont pas caché cette conviction. Ils l’ont exprimée ouvertement. On peut juger qu’ils avaient tort. On peut penser qu’ils étaient trop optimistes. Mais parler de manipulation ou de falsification relève davantage du procès d’intention que de l’analyse historique.

Plus encore, l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1917.

Cinq ans plus tard, la Société des Nations adopta le Mandat sur la Palestine. Ce texte ne se contentait pas de reprendre la Déclaration Balfour ; il allait plus loin. Il reconnaissait explicitement le lien historique du peuple juif avec la Terre d’Israël et confiait à la puissance mandataire la mission de favoriser la reconstruction du foyer national juif.

Autrement dit, la reconnaissance internationale du projet sioniste ne repose pas uniquement sur une phrase ambiguë de Lord Balfour. Elle s’inscrit dans un processus diplomatique et juridique plus large que l’article de Magid tend à minimiser.

Mais il existe une question plus profonde encore.

Le conflit entre Juifs et Arabes est-il vraiment né d’une mauvaise lecture d’un document britannique ?

L’histoire suggère autre chose.

Les tensions entre le mouvement sioniste et la population arabe existaient bien avant 1917. Elles apparaissent dès les premières vagues d’immigration juive à la fin du XIXe siècle. Elles découlent d’un fait tragique que ni les Juifs ni les Arabes n’ont créé: deux mouvements nationaux modernes se sont développés sur la même terre, chacun avec sa mémoire, son attachement et ses aspirations.

La tragédie n’est pas née d’une erreur d’interprétation.

Elle est née de la rencontre entre deux légitimités.

C’est pourquoi la notion de « péché originel » me paraît finalement plus théologique qu’historique.

Comme beaucoup de penseurs contemporains, Shaul Magid relit le passé à partir des débats du présent. Il voit dans Ahad Ha-Am une voix prophétique qui aurait compris avant tout le monde les dangers du nationalisme juif. Peut-être. Mais il oublie qu’Ahad Ha-Am était lui-même sioniste. Il croyait profondément au retour du peuple juif sur sa terre. Son désaccord portait sur les modalités de ce retour, non sur sa légitimité fondamentale.

Il est également frappant que Magid transforme un débat interne au sionisme en preuve contre le sionisme lui-même. Pourtant, l’existence de critiques comme Ahad Ha-Am, Martin Buber ou Judah Magnes témoigne précisément de la richesse morale et intellectuelle du mouvement sioniste. Peu de mouvements nationaux ont produit une réflexion aussi exigeante sur leurs propres limites.

La véritable leçon d’Ahad Ha-Am n’est peut-être pas celle que croit voir Shaul Magid.

Elle n’est pas que le sionisme était une erreur.

Elle est que le sionisme devait constamment se souvenir que le retour du peuple juif dans son pays n’effaçait ni l’existence ni la dignité d’un autre peuple vivant sur cette même terre.

Cette leçon demeure pertinente aujourd’hui.

Mais elle ne conduit pas à délégitimer l’idée sioniste. Elle conduit à lui rappeler sa propre exigence morale.

Reconnaître les droits nationaux du peuple palestinien n’oblige pas à nier ceux du peuple juif.

De même, reconnaître la légitimité du retour national juif ne devrait jamais conduire à ignorer la réalité palestinienne.

L’histoire de cette terre n’est pas celle d’un peuple innocent face à un peuple coupable. Elle est celle de deux peuples porteurs d’une mémoire profonde et d’une aspiration nationale authentique.

Réduire cette histoire à un « péché originel » permet peut-être d’écrire un bel essai.

Cela ne permet pas de comprendre toute la complexité de ce qui s’est réellement passé.

Texte de l’article en question: 

La mauvaise interprétation de la déclaration Balfour est-elle le « péché originel» du sionisme ? : lecture de l’essai d’Ahad Ha-Am de 1920 intitulé « Après la déclaration Balfour »

« Une erreur qui réussit n’en reste pas moins une erreur » – Proverbe juif

Shaul Magid, 26 mai 2026

« Je sais que mes propos ici vont susciter la colère de nombreux opposants », Ahad Ha-Am, « La vérité d’Eretz Yisrael » (1891)

Pourquoi la Genèse présente-t-elle l’humanité à travers le péché ?

Je me suis toujours demandé pourquoi l’auteur de la Genèse avait choisi de commencer l’histoire de l’humanité par un double péché. D’abord le péché d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden, puis Caïn tuant Abel, le premier meurtre commis peu après avoir quitté le jardin. Bien sûr, beaucoup a été écrit à ce sujet. Ce motif est peut-être le plus célèbre dans le christianisme, qui a construit toute sa christologie sur le péché originel pour justifier la nécessité d’un sauveur divin/humain (non entaché par le péché originel) afin de racheter l’humanité.

Le péché originel dans le judaïsme

Les juifs ont également développé diverses versions du péché originel au cours de l’histoire, la plus influente étant peut-être le péché d’Adam et Ève dans la tradition kabbalistique (en particulier lourianique), selon laquelle les humains sont irrémédiablement entachés par ce péché, c’est-à-dire qu’à un moment donné, il est effacé par la théophanie au Sinaï (comme le décrit le Talmud), puis, à un autre moment, rétabli par le péché du veau d’or. Dans l’enseignement lourianique, fondé sur un passage du Zohar, juste avant qu’Adam ne pèche avec Ève, une petite partie de l’âme d’Adam (zihara i’la’i) quitte son corps et s’élève vers les cieux où elle reste préservée du péché humain jusqu’à ce qu’elle descende dans l’âme du Messie. Ainsi, dans l’enseignement lourianique, le Messie est un être quasi-divin, car il renferme une âme non souillée par le péché humain.

Une façon de comprendre cela est de suggérer que le péché originel est indicatif de toutes les entreprises humaines. Autrement dit, l’activité humaine, la créativité, l’innovation, etc. ont toujours un « péché originel », un moment d’échec, d’imperfection, une tache qui marque toute action humaine. L’imperfection est initiée et incarnée par le péché originel ; elle ne peut être évitée et ne peut jamais être entièrement éradiquée.

Ainsi, lorsque je parle du « péché originel du sionisme », je ne fais rien de provocateur, pas plus que lorsque j’affirme que le « péché originel » de l’Amérique était l’esclavage et le génocide des peuples autochtones, ou que le « péché originel» de la révolution russe était le pouvoir centralisé, ou encore que le « péché originel » de la Révolution française était la Terreur. Cela fait partie du génie de l’imaginaire biblique que toutes les entreprises humaines soient entachées, et que l’évolution humaine soit, ou devrait être, une tentative de rectifier cette erreur originelle.

Le sionisme

Le sionisme a vu le jour en tant que mouvement de libération nationale juif qui cherchait à résoudre, ou du moins à atténuer, le problème récurrent de l’existence en exil et en diaspora, qui reléguait les Juifs au statut de minorité dans de nombreux empires et nations, ce qui entraînait souvent persécution ou marginalisation. La complexité du mouvement sioniste et de ses branches divergentes n’est pas en cause ici. Je m’attache plutôt ci-dessous à explorer ce que j’appelle le « péché originel » du sionisme, ancré dans le document même qui a servi de reconnaissance internationale à sa cause : la Déclaration Balfour.

Comme on le sait, en 1917, Lord Arthur Balfour (1848-1930), alors qu’il occupait le poste de ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne pendant la Première Guerre mondiale, publia une brève déclaration d’une page qui changea le cours du mouvement naissant appelé sionisme (ce mouvement ayant sans doute officiellement vu le jour en 1897 avec le premier Congrès sioniste à Bâle, en Suisse). Cette déclaration affirmait que la Grande-Bretagne « faciliterait la création en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Pour les premiers sionistes, cela n’était rien de moins qu’un « miracle » (même si beaucoup d’entre eux étaient athées) et propulsa le sionisme de son statut de mouvement marginal et largement impopulaire parmi les Juifs européens vers une possibilité sérieuse que l’on n’aurait jamais crue possible quelques années auparavant.

La déclaration Balfour – 1917

L’essai d’Ahad Ha-Am, « Après la déclaration Balfour » (1920)

Le « péché originel » du sionisme ne résidait pas dans le document lui-même, mais dans la manière dont les sionistes l’ont délibérément mal interprété. En 1920, Ahad Ha-Am (Asher Zvi Hirsch Ginsberg, 1856-1927) rédigea un essai intitulé « Après la déclaration Balfour ». Avec Theodore Herzl, voire en l’incluant, Ahad Ha-Am fut l’un des sionistes les plus célèbres et influents de sa génération et sans doute l’un des plus importants encore aujourd’hui. Dans son introduction à une édition anglaise des écrits d’Ahad Ha-Am, Hans Kohn, éminent spécialiste du nationalisme et ancien disciple d’Ahad Ha-Am, remarque : « De tous ses contemporains qui ont participé au grand débat sur le sens et l’avenir de l’histoire juive, aucun n’a été aussi largement et avidement lu de son vivant, ni n’a exercé une influence aussi durable et profonde.» (Introduction de Kohn au nationalisme et à l’éthique juive : Écrits fondamentaux d’Ahad Ha-Am, p. 7)

Ahad Ha-Am était souvent très critique envers le mouvement sioniste. Par exemple, son essai de 1889, paru dans l’hebdomadaire hébraïque Hamelitz et intitulé « Ce n’est pas la voie », était une critique acerbe de la Première Aliyah. De plus, il a écrit deux essais, « La vérité d’Eretz Israël », en 1891 et en 1893, après ses visites en Palestine, où il déclarait : « Maintenant que j’ai quitté la terre de mes rêves, je suis parti le cœur brisé et l’esprit abattu.» Il reconnaissait dans cette lettre : « Je sais que mes paroles ici susciteront la colère de beaucoup » (et il avait raison !), mais il se sentait obligé de les exprimer, car il ne voulait pas être simplement « un instrument au service des chants de Sion ».

Lettre d’Ahad Ha Am (1897)

Plus de vingt ans plus tard, « Après la Déclaration Balfour » pourrait être décrit de la même manière. Au lieu de célébrer la Déclaration publiée quelques années auparavant, Ahad Ha Am s’en sert pour montrer comment la mauvaise interprétation délibérée du document par les sionistes a engendré une erreur flagrante qui, selon lui, les hanterait à l’avenir, et sans doute encore aujourd’hui. Cette mauvaise interprétation, je la nomme le « péché originel » du sionisme.

Les termes employés par Balfour, « faciliter l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », n’étaient pas exactement ce que les sionistes souhaitaient entendre. En effet, comme le souligne Ahad Ha-Am, « Ils [les sionistes] souhaitaient que le texte se lise “la reconstitution de la Palestine en tant que foyer national du peuple juif” ; mais lorsque ce jour heureux arriva où la Déclaration fut signée et scellée par le gouvernement, on constata qu’elle contenait la première formule et non la seconde [la reconstitution]. Autrement dit, l’allusion au fait que nous étions sur le point de reconstruire notre propre foyer national fut supprimée, et dans le même temps, les mots “constitution de la Palestine en tant que foyer national” furent remplacés par “l’établissement d’un foyer national en Palestine”.»

Certains sionistes ont perçu l’importance de la différence entre ces deux formulations, tandis que beaucoup d’autres l’ont considérée comme une simple formule. Mais Ahad Ha-Am a soutenu que cette distinction était cruciale pour comprendre ce que les Britanniques proposaient (et ce à quoi les Juifs devaient aspirer). Ahad Ha-Am poursuit :

« Si le gouvernement britannique avait accepté la version proposée par les sionistes [« la reconstitution de la Palestine comme foyer national du peuple juif »], sa promesse aurait pu être interprétée comme signifiant que la Palestine, telle qu’on la connaît aujourd’hui, était restituée au peuple juif en vertu de son droit historique ; que le peuple juif devait reconstruire ses terres dévastées et était destiné à la gouverner et à gérer toutes ses affaires à sa guise, sans égard au consentement ou au refus de ses habitants actuels. Car cette reconstruction (aurait-on pu l’entendre) n’est qu’une réaffirmation du droit ancestral des Juifs, qui prime sur celui des habitants actuels, lesquels ont indûment établi leur foyer national sur une terre qui n’est pas la leur. »

Il est frappant de lire ces mots, écrits il y a plus d’un siècle, et de constater à quel point ils restent pertinents aujourd’hui, notamment concernant les questions d’autochtonie, le rejet du colonialisme (Ahad Ha-Am utilise fréquemment le terme «colonialisme » à propos du sionisme) et l’affirmation selon laquelle les Palestiniens seraient en réalité les « colonisateurs ». Ahad Ha-Am trouverait ces arguments ridicules. Il est clair pour lui, ici comme ailleurs, que les « Arabes » (comme il les appelait) habitent cette terre depuis des générations et y ont donc un droit historique.

Ahad Ha-Am suggère que la Déclaration n’était pas une affirmation des « droits historiques » des Juifs en soi, excluant les droits des autres habitants. Bien au contraire, selon lui, le texte de la Déclaration reconnaît pleinement les droits des deux peuples sur cette terre. La revendication de « droits historiques » par les Juifs a ses limites, argumente Ahad Ha-Am :

« Ce droit historique ne prime pas sur le droit des autres habitants, qui est un droit tangible, fondé sur des générations de vie et de travail sur ce territoire. » Le pays est actuellement aussi leur foyer national, et ils ont le droit de développer leur potentiel national dans toute la mesure de leurs capacités. Il poursuit : « Si vous construisez votre maison non pas sur un terrain nu, mais dans un endroit où se trouvent déjà des maisons habitées, vous n’êtes maître que jusqu’à votre portail. »

Il exprime son point de vue très clairement ici :

« Lorsque le gouvernement britannique a promis de faciliter l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif – et non, comme on le lui avait suggéré, la reconstitution de la Palestine en tant que foyer national du peuple juif – cette promesse impliquait deux choses. Elle signifiait, premièrement, la reconnaissance du droit historique du peuple juif de construire son foyer national en Palestine, avec la promesse du soutien du gouvernement britannique. Et elle signifiait, deuxièmement, la négation du pouvoir de ce droit de primer sur celui des habitants actuels et de faire du peuple juif le seul maître du pays. » Ahad Ha-Am constatait déjà en 1920 que les sionistes nourrissaient d’autres desseins, tout en louant la Déclaration et en l’utilisant comme levier dans leur lutte pour un « État juif ».

Mais nous savons tous comment la Déclaration fut interprétée lors de sa publication… Le peuple juif l’entendit et crut que la fin de l’exil était bel et bien arrivée et que la Palestine deviendrait bientôt un État « juif ». Le peuple arabe lui aussi, que nous avons toujours ignoré depuis le début du mouvement de colonisation, l’entendit et crut que les Juifs venaient exproprier ses terres et en faire ce qu’ils voulaient. [Voir ici son essai de 1891 intitulé « La vérité d’Eretz Israël »]

Cette interprétation erronée et délibérée de la Déclaration s’est manifestée dans diverses décisions et déclarations juridiques, notamment le refus de Ben Gourion d’autoriser les réfugiés arabes de la guerre de 1948 à retourner dans leurs villages après le conflit, la loi de 1953 sur l’acquisition foncière qui a permis au nouveau gouvernement israélien de confisquer des millions de dounams de terres appartenant en grande partie à des Palestiniens, qualifiées de « terres domaniales », une occupation de plus d’un demi-siècle, des expropriations foncières et des démolitions de maisons continues, des tentatives tacites de nettoyage ethnique, et la loi de 2018 sur l’État-nation qui a officiellement désigné Israël comme étant uniquement « l’État du peuple juif ».

Que cela ne corresponde pas à l’intention de la Déclaration de Bafour est évident. Ce n’était pas non plus ce qu’Ahad Ha-Am avait en tête. Plus grave encore, pour Ahad Ha-Am, il s’agissait d’une interprétation délibérément erronée du document, consistant à y insérer non pas ce qu’avait écrit Bafour, mais ce que les sionistes voulaient qu’il y écrive. Affirmer que la résistance arabe a provoqué l’erreur d’interprétation des sionistes, c’est passer à côté de l’essentiel. Certes, il y a eu une résistance arabe, et c’est bien normal (voir à ce sujet l’essai de Ze’ev Jabotinsky, «Le Mur de fer », paru en 1923). Je cite ici Yosef Gorny, extrait de son ouvrage Le sionisme et les Arabes : 1882-1948 :

« La confrontation entre Juifs et Arabes a débuté avec les premières vagues d’immigration sioniste, le sionisme aspirant à rétablir la souveraineté, totale ou partielle, sur la Palestine au peuple juif. Les intentions du sionisme et les actes qui l’accompagnaient provoquèrent une résistance, car cette aspiration était en contradiction avec les souhaits de ceux qui, jusque-là, avaient été maîtres du pays, et parce que les fellahs se sentaient menacés et lésés par l’activité de colonisation sioniste… Pour les fellahs, l’arrivée des colons juifs était source d’inquiétude, d’exaspération et de mauvais augure. Bien que les cas de violence de masse ou de longs litiges juridiques aient été rares durant les premières décennies de la colonisation juive, la tension était omniprésente. Ses sources étaient naturelles, presque évidentes et inévitables (13, 17). »

Ces observations décrivent la Première Aliyah, dans les années 1880 et au début des années 1900, période durant laquelle les conflits entre Juifs et Arabes concernant le territoire durent être tranchés à Istanbul. C’était avant l’arrêt Balfour, avant le mandat britannique, et pourtant Gorny dépeint avec précision une réalité déjà en place lorsque la mauvaise interprétation de l’arrêt Balfour a conféré une légitimité internationale à ce projet de « droits historiques » édulcoré, présenté comme des « droits historiques exclusifs ». La suite, comme on dit, appartient à l’histoire.

Ironiquement, peu de choses ont changé (et pourtant, beaucoup ont changé) depuis qu’Ahad Ha-Am a rédigé son document sur le « péché originel » en 1920. Certes, la résistance contre les Israéliens juifs s’est intensifiée (des émeutes de 1929 au 7 octobre), tout comme la domination des Palestiniens par les Israéliens (occupation, exactions, déportation, domination et humiliation). La loi sur l’État-nation a consacré l’interprétation erronée de l’arrêt Balfour par les sionistes. Et même au sein de la gauche libérale, nombre de partisans d’un État palestinien adoptent souvent une position possessive, affirmant que la terre appartient aux Juifs (certains citent à tort l’arrêt Balfour comme preuve) et que les Juifs peuvent décider d’en céder une partie aux Palestiniens. Autrement dit, des « droits historiques » exclusifs (sans parler des droits théologiques sionistes religieux) sont devenus la « loi du pays », sauf dans des cercles restreints comme le mouvement « Terre pour tous » ou la « République de Haïfa » d’Omri Boehm, ou du binationalisme de personnalités comme Amnon Raz-Korotzkin et d’autres.

Ahad Ha-Am l’a constaté dès 1920 : il a compris comment les sionistes, tout en louant la Déclaration Balfour, la dénaturaient délibérément. Balfour a donné au sionisme la clé qui ouvrait la porte, et ils s’en sont servis pour la défoncer.

Nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce « péché originel » pointé du doigt en 1920 par Ahad Ha-Am. Il n’était pas le seul. Martin Buber, Judah Magnes, Hannah Arendt, Hans Kohn, Ernst Akiva Simon, Rav Binyamin, etc., tous le savaient déjà à l’époque. Et tous l’ont combattu. Mais la mauvaise interprétation a prévalu, ignorant d’abord, puis déshumanisant l’« Arabe », et l’histoire a déferlé comme un raz-de-marée, emportant toute la complexité et enterrant le « péché originel » sous le sang juif en Europe et sous le sang juif et arabe en Terre sainte. Mais comme dans tous les cas de « péché originel », l’interprétation erronée était déjà inscrite dans le récit ; elle n’a jamais disparu. Et elle ne cesse de nous hanter. Encore et encore.

Le péché comme interprétation erronée – Le péché comme mitsva

Les sages nous enseignent que commettre un péché en pensant accomplir une mitsva est pire que de le faire. C’est là le véritable « péché originel ». Et c’est une définition de l’hérésie. La première offre la voie du repentir, la seconde perpétue l’erreur, « même une erreur couronnée de succès ».

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