La paracha Pinhas s’ouvre sur un acte de zélotisme religieux d’une violence inouïe : le prêtre Pinhas, fils d’Éléazar et petit-fils d’Aaron, transperce Zimri, fils de Salou, prince de la tribu de Siméon, ainsi que la princesse madianite Cozbi, fille de Zour, en plein acte de transgression. Face à cette crise, une question fondamentale surgit : est-ce là le modèle de leadership dont les Israélites avaient besoin ? Un justicier s’arrogeant le droit de devancer la loi peut-il guider une nation ?
La suite du récit biblique semble formuler une réponse négative. En effet, Pinhas s’efface presque totalement du texte de la Torah. Il ne réapparaît qu’une seule fois, dans la paracha Matot (Nombres 31), lorsque Moïse l’envoie à la tête d’un contingent de 12 000 soldats pour combattre Midian. Certes, dans le monde antique, les prêtres prenaient part aux hostilités, en particulier ceux qui, comme lui, savaient manier la lance.
De même, dans le livre de Josué, Pinhas n’occupe plus qu’une fonction de messager et d’émissaire. Le véritable chef spirituel de la conquête de Canaan est son père, le Grand Prêtre Éléazar. Le zélotisme apparaît ainsi comme l’apanage d’individus isolés, incapables de faire école ou d’incarner une gouvernance collective. Bien que la Torah loue l’intention pure de Pinhas en lui accordant une « alliance de paix », elle ne fait pas de lui le successeur de Moïse.
Dès lors, de quel type de dirigeant le peuple d’Israël a-t-il besoin à ce tournant de son histoire ?
La noblesse d’âme de Moïse face à sa finitude
Notre paracha explore cette problématique avec une grande profondeur. Le peuple s’apprête à traverser le Jourdain, alors que les figures tutélaires de l’Exode s’éteignent les unes après les autres. La prophétesse Myriam est morte, le Grand Prêtre Aaron a rebroussé chemin vers ses pères, et toute la génération du désert a péri, à l’exception de Caleb, fils de Yephouné, et de Josué, fils de Noun (Nombres 26:65). C’est alors que Moïse reçoit l’oracle de sa propre fin :
« L’Éternel dit à Moïse : Monte sur cette montagne d’Avarim, et contemple le pays que je donne aux enfants d’Israël. Tu le verras, et tu seras réuni à ton peuple, toi aussi, comme Aaron ton frère a été réuni. » (Nombres 27:12-13)
Comment un homme réagit-il à l’annonce de sa mort imminente ? Certains auraient négocié, imploré un sursis, à l’instar des supplications ultérieures de Moïse. D’autres auraient sombré dans le désespoir ou l’amertume, se désintéressant du sort d’une communauté si souvent rebelle.
Mais la réaction de Moïse témoigne de la grandeur de son âme. Au lieu de se focaliser sur son destin personnel, il se tourne immédiatement vers l’avenir de son peuple. Avec une lucidité remarquable, il interpelle le Maître du monde pour exiger une transition politique ordonnée :
« Que l’Éternel, Dieu des esprits de toute chair, établisse sur la communauté un homme qui sorte devant eux et qui rentre devant eux […] afin que la communauté de l’Éternel ne soit pas comme des brebis qui n’ont pas de berger. » (Nombres 27:16-17)
Une leçon d’éthique politique pour notre temps
Le modèle de Moïse offre une leçon intemporelle à l’usage des gouvernants contemporains. Dès lors que les besoins du public sont en jeu, il sait s’effacer. Contrairement à tant de dirigeants modernes attachés au pouvoir, Moïse accepte le retrait sans amertume dès qu’il comprend que son mandat touche à son terme. Il intègre le fait que le passage du désert à la construction d’une société sédentaire requiert un profil de leader radicalement différent du sien.
Aujourd’hui plus que jamais, nos sociétés ont un besoin crucial de figures politiques imprégnées de cette éthique du service public. Dans la rhétorique politique actuelle, l’accent est mis sur le statut d’« élu », ce qui flatte l’ego du dirigeant et le place au centre de la scène. C’est là que réside le piège : lorsqu’un homme d’État se prend pour la finalité du pouvoir, et non pour son instrument, lorsque l’intérêt personnel éclipse le bien commun, il devient structurellement inapte à guider la communauté.
À propos de l’autrice:
Chercheuse et conférencière renommée en Midrach et en Aggada, la Dre Gila Wachman enseigne à l’Université hébraïque de Jérusalem ainsi qu’à l’Institut Schechter d’études juives. Elle a obtenu son doctorat en philosophie de l’Université hébraïque en 2009. Ses travaux de recherche doctoraux ont porté sur l’établissement et l’analyse d’un manuscrit médiéval tardif inédit, intitulé Un nouveau Midrash sur la Torah (Midrash ‘Hadash al HaTorah). Son édition critique de référence de cet ouvrage a été publiée en 2013 dans le cadre du prestigieux Projet Midrach de l’Institut Schechter.
Elle est également autrice de :
מגילת רות: פירוש ישראלי חדש (Le Livre de Ruth : Un nouveau commentaire israélien), Jérusalem, Éditions Yediot Sfarim / Beit Avi Chai (2018).


