Par Eitan Chikli
Depuis quelques jours, quelque chose a basculé dans le climat national. Que ce soit sur les plateaux de télévision, dans les cafés ou au cœur des discussions familiales, une interrogation lancinante s’est imposée : comment le 45e président des États-Unis a-t-il pu souscrire à un accord que tant d’Israéliens jugent dangereux ? Comment a-t-il pu, selon une formule que l’on entend désormais partout, nous « jeter sous les roues du camion iranien » ?
Une vague de pessimisme, mêlant déception, incompréhension et angoisse existentielle, submerge le pays. Pour beaucoup, une certitude ancienne vient de vaciller, réveillant les fantômes lointains d’une mémoire juive faite de persécution et d’isolement.
La célèbre maxime de Lord Palmerston — « Les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts » — est un lieu commun de la diplomatie. On la cite souvent, on croit la comprendre. Pourtant, il faut parfois un choc sismique pour en mesurer la portée brutale. Le protocole d’accord conclu entre Washington et Téhéran constitue, pour Israël, l’un de ces moments de vérité.
Si la stupeur traverse aujourd’hui la société israélienne, si les éditoriaux crient à la «capitulation » ou à la «trahison», c’est parce que la déception est à la mesure de l’attente. Mais si l’on dépasse l’émotion immédiate, une question plus fondamentale émerge : qui a réellement changé ? Donald Trump… ou les Israéliens eux-mêmes ?
Pendant près de dix ans, Trump a occupé une place singulière dans l’imaginaire israélien. Il n’était pas seulement perçu comme un allié ; il était devenu l’incarnation d’une convergence parfaite. Le transfert de l’ambassade à Jérusalem, la reconnaissance du Golan, le retrait de l’accord nucléaire de 2015, les Accords d’Abraham : tout semblait confirmer qu’une nouvelle époque s’ouvrait. Une ère où Washington regarderait le Moyen-Orient avec les yeux de Jérusalem.
C’est précisément ce mirage qui s’effondre aujourd’hui.
Car Donald Trump, quel que soit son style, n’a jamais cessé d’être le président des États-Unis. Et un président américain est tenu de défendre, par-delà toute autre considération, les intérêts de sa propre nation. Cette évidence est pourtant révolutionnaire pour une partie du débat israélien, qui a progressivement personnalisé la géopolitique. On a cru que les relations internationales étaient une affaire d’affinités électives, d’Obama contre Trump, de Démocrates contre Républicains.
C’était oublier que les présidents passent, mais que les impératifs nationaux demeurent. L’Amérique de 2026, comme celle d’hier, cherche à éviter l’embrasement régional. Les méthodes diffèrent — diplomatie multilatérale contre rapport de force brut — mais la logique fondamentale reste ancrée à Washington. Pour Jérusalem, l’Iran est une menace existentielle ; pour Washington, il est un problème stratégique parmi d’autres. Cet écart est immense, et il est inévitable.
David Ben Gourion l’avait saisi avant tout le monde. S’il admirait profondément les États-Unis, il refusait d’en faire le socle exclusif de notre sécurité nationale. Sa pensée était limpide : un peuple peut avoir des alliés puissants ; il ne peut jamais déléguer sa survie. Cette sagesse avait été occultée par des décennies de coopération exemplaire, créant l’illusion d’une garantie historique indéfectible. Or, en relations internationales, une telle garantie n’existe pas.
Présenter la décision actuelle comme une anomalie historique serait une erreur. C’est, au contraire, un retour brutal à la normalité. Le véritable événement n’est pas la manœuvre américaine ; c’est la disparition d’une illusion israélienne.
Cette lucidité retrouvée n’est ni un appel au ressentiment, ni un aveu de découragement. Elle est le signe d’une maturité politique nécessaire. Israël continuera d’avoir besoin de cette alliance, et les États-Unis continueront de chercher un partenaire fiable au Moyen-Orient. Mais cette relation ne sera plus une fusion des intérêts ; elle sera un partenariat conscient de ses propres limites.
Paradoxalement, c’est peut-être là une meilleure nouvelle. Car une alliance fondée sur l’illusion finit toujours par trahir, tandis qu’une alliance fondée sur la lucidité peut traverser les crises.
En hébreu, nous disons : « Ein lanou eretz aheret » — « Nous n’avons pas d’autre pays. » Peut-être faut-il y ajouter aujourd’hui : « Ein lanou gam Amerika aheret » — « Nous n’avons pas non plus d’autre Amérique. »
Si l’inquiétude actuelle est palpable, elle doit servir de catalyseur. Israël sort de l’enfance de son alliance pour entrer dans l’âge de sa responsabilité souveraine. C’est une mue douloureuse, mais indispensable pour quiconque prétend durer dans l’Histoire.
A lire également, cet extrait de l’éditoral du Jerusalem Post par Zvika Klein: Israël vient d’entrer dans l’ère de l’Amérique d’après Trump


