Nous nous trouvons actuellement dans une période du calendrier juif appelée « les Trois Semaines » — The Three Weeks en anglais, di drei vochn en yiddish et Bein Hametzarim en hébreu.
Si l’on examine les lois et les coutumes relatives à ces trois semaines et, plus particulièrement, aux neuf jours, telles qu’elles apparaissent dans le Choulhan Aroukh (Orah Hayim, 551), on y trouve les restrictions suivantes : la limitation des réjouissances et des transactions commerciales ; l’interdiction des fêtes de fiançailles et des mariages ; des coupes de cheveux et du rasage ; de la lessive et du port de vêtements neufs ; de la consommation de viande et de vin ; des bains ; ainsi que de la récitation de la bénédiction Chehereyanou.
Ces lois et coutumes atteignent leur point culminant le jour même de Ticha BeAv, où il nous est demandé de lire le livre d’Eikha et les Kinnot — les Élégies — assis à même le sol. Il est interdit de manger, de boire, de se baigner, de s’oindre le corps d’huile, de porter des chaussures en cuir ou d’avoir des relations sexuelles. Il est même interdit d’étudier la Bible, la Michna et le Midrach, à l’exception du livre de Job et des midrachim relatifs au livre d’Eikha.
Outre ces coutumes de deuil bien connues, d’autres pratiques ont été observées tout au long de l’histoire juive. Le rabbin Yehoseph Schwarz fit son alyah d’Allemagne vers la Terre d’Israël en 1833, afin d’étudier la géographie historique du pays. En 1837, il envoya à sa famille des lettres dans lesquelles il décrivait les coutumes de la Terre d’Israël. À propos de ticha BeAv, il écrivit :
« Le chantre répand des cendres sur sa tête, puis tous les autres fidèles font de même… Ils enveloppent d’un tissu noir tous les rouleaux de la Torah placés dans l’Arche sainte, ainsi que les ornements de la synagogue. »
(Avraham Yaari, Igrot Eretz Yisrael, 1943, p. 372)
Le rabbin Issakhar ibn Susan — 1510-1574 — était le chef de la communauté des Juifs marocains de Safed. Dans son ouvrage Tikoun Yissakhar, publié en 1564, il décrit ainsi les coutumes de la ville de Safed :
« C’est notre coutume, à Safed, en Haute-Galilée… que, la nuit de Ticha BeAv, le chantre se lève… avant de lire l’une quelconque des élégies et dise à haute voix : “Nos frères, enfants d’Israël, sachez qu’aujourd’hui marque tant d’années depuis la destruction de notre Temple et de notre gloire !” Lui et tous les membres de la congrégation frappent alors dans leurs mains [en signe de deuil] et disent… Baroukh Dayan Emet — Béni soit le Juge véritable. Tous pleurent amèrement, puis le chantre commence à entonner l’élégie de la nuit. »
(Cité par Yaakov Gellis, Minhagei Eretz Yisrael, Jérusalem, 1968, p. 159)
Enfin, nous disposons également de descriptions saisissantes des coutumes de Ticha BeAv rédigées par des non-Juifs.
Le « Voyageur de Bordeaux » était un pèlerin chrétien qui visita la Terre d’Israël et Jérusalem en l’an 333 de notre ère. Il nous a laissé, en latin, une description vivante de ce qu’il y vit :
« Et là, sur le mont du Temple, se trouvent deux statues d’Hadrien. Non loin de ces statues se trouve une pierre percée vers laquelle les Juifs se rendent chaque année. Ils y versent de l’huile, se lamentent en soupirant, déchirent leurs vêtements, puis s’en vont. »
(Traduit en hébreu par Ben-Zion Dinaburg, Tziyon, 3 [1929], p. 78)
En d’autres termes, une fois par an, à Ticha BeAv, les Juifs étaient autorisés à pénétrer sur le mont du Temple afin de pleurer la destruction.
Une description similaire, bien que non identique, nous est donnée par Jérôme — Hieronymus —, qui traduisit la Bible hébraïque en latin, donnant naissance à la Vulgate, alors qu’il vivait à Bethléem, de 386 à 420 de notre ère. Voici la description saisissante qu’il donne des Juifs se rendant sur le mont du Temple à Ticha BeAv, dans son commentaire sur Sophonie 1,15 :
« Jusqu’à aujourd’hui, il est interdit à ces “locataires” hypocrites — c’est-à-dire les Juifs — de venir à Jérusalem, en raison du meurtre des prophètes et du dernier d’entre eux, le Fils de Dieu, à moins qu’ils ne viennent pour pleurer ; car alors, on leur accorde, moyennant finance, la permission de prononcer des lamentations funèbres sur les ruines de la ville…
Le jour anniversaire de la prise de Jérusalem et de sa destruction par les Romains, on peut voir les membres de ce peuple. Les femmes portent des haillons et les vieillards portent le poids de leurs haillons et de leurs années. Ils se rassemblent pour un moment de deuil et illustrent, par leurs corps et leurs vêtements, la signification de “la colère du Seigneur”… Les membres de ce pauvre peuple se lamentent sur les ruines de leur Temple, et ils ne sont pas dignes de pitié. »
(D’après David Golinkin, Sidra, 16 [2000], p. 10)
Jérôme n’était manifestement pas un ami des Juifs. C’est précisément parce qu’il est messia’h lefi toumo — c’est-à-dire qu’il rapporte ce fait incidemment, sans chercher à témoigner en faveur des Juifs — que son témoignage est digne de confiance.
Quel rapport toutes ces coutumes de deuil pittoresques entretiennent-elles avec le sionisme et l’antisionisme d’aujourd’hui ?
TOUT.
Si je suis aujourd’hui assis ici, à Jérusalem, et si je vis à Jérusalem depuis cinquante-trois ans, c’est précisément parce que le peuple juif a pleuré Jérusalem et Eretz Yisrael pendant mille neuf cents ans.
Remontons cent vingt-deux ans en arrière, jusqu’au mois d’août 1903. Cette année-là, Ticha BeAv tombait le 2 août. Trois semaines plus tard, lors du sixième Congrès sioniste, réuni à Bâle, Herzl se battit pour faire approuver l’idée d’un territoire de substitution proposé par les Britanniques en Ouganda. Son ami Nordau qualifiait ce projet de Nachtasyl, de « refuge pour la nuit », destiné aux Juifs persécutés de Russie, peu après le pogrom de Kichinev.
Une résolution visant à envoyer une expédition d’experts en Afrique de l’Est fut adoptée par 292 voix contre 176, avec 143 abstentions. Une tempête éclata. Les membres russes du Comité d’action quittèrent la salle avec fracas, accompagnés de leurs partisans. Ils pleuraient. Jacob de Haas écrivit :
« Des hommes étaient assis par terre, pleurant, selon la coutume orthodoxe, la mort de Sion. »
(Amos Elon, Herzl, New York, 1975, p. 387-388)
Herzl comprit le message. Que fit-il dans son discours de clôture ? Il récita en hébreu, tout en levant lentement la main droite :
« אִם אֶשְׁכָּחֵךְ יְרוּשָׁלָיִם תִּשְׁכַּח יְמִינִי »
« Si je t’oublie, ô Jérusalem, que ma main droite oublie son habileté ! »
(Psaume 137,5)
Depuis une quarantaine d’années, mais plus encore depuis le 7 octobre, nous entendons des milliers de manifestants palestiniens et leurs « idiots utiles », sur les prestigieux campus de Columbia, de Harvard et de l’Université de Pennsylvanie, affirmer que nous, les Juifs, sommes des « colons » venus ici pour déraciner le «peuple autochtone » palestinien.
J’ai une nouvelle à annoncer à ces antisémites et à ces antisionistes. Comme l’a déclaré Haim Weizmann à Lord Balfour :
« Nous vivions à Jérusalem alors que Londres n’était encore qu’un marécage. »
Nous avons vécu en Eretz Yisrael depuis l’époque d’Abraham jusqu’en 70 de notre ère, soit pendant près de deux mille ans. Nous avons ensuite continué à y vivre, même si nos rangs se sont progressivement clairsemés en raison des persécutions infligées par les Romains, les croisés, les musulmans et les Turcs.
Mais, de l’an 70 jusqu’en 1948, nous n’avons cessé de pleurer Eretz Yisrael et Jérusalem, comme je viens de le démontrer amplement.
Nous ne pouvons pas coloniser une terre que Dieu a promise à Abraham il y a trois mille huit cents ans. Nous ne pouvons pas coloniser une terre pour laquelle nous avons jeûné, pleuré et chanté des Kinnot pendant des milliers d’années.
Eretz Yisrael est notre patrie éternelle depuis trois mille huit cents ans. Nous ne pouvons pas coloniser ce qui nous appartient depuis près de quatre millénaires.
Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie !
Par le Rabbin Professeur David Golinkin


