Le dernier livre du Pentateuque, Devarim, porte en lui une innovation magnifique. Le simple fait que Moïse puisse raconter à nouveau l’histoire du peuple d’Israël, et que ce récit devienne lui-même partie intégrante de la Torah, montre que les êtres humains ne sont pas seulement les destinataires de la révélation: ils participent à son déploiement.
L’un des noms de ce livre est le Mishné Torah, la répétition de l’enseignement, titre que Moïse Maïmonide reprendra, quelques millénaires plus tard, pour son grand livre de loi. Mais quelle étrange répétition ! Car dans le décompte traditionnel des 613 commandements, près de deux cents se trouvent précisément ici, dans le livre de Devarim. Moïse ne se contente donc pas de redire. Il reformule, il organise, il interprète. En réalité, il plante déjà les graines de ce que nous appellerons plus tard la Torah orale.
La dernière tâche de Moïse est de raconter sa propre histoire, qui est aussi celle de son peuple. Ses actes ne suffisent pas s’ils ne sont pas transmis, compris, repris par d’autres voix. C’est pourquoi il « commença à expliquer — be’er — cette Torah». Rachi commente que be’er signifie : « il l’a traduite en soixante-dix langues». Pourquoi cela est-il si nécessaire ?
D’abord, parce que cela montre que la Torah ne parle pas seulement à un petit rassemblement de tribus sémitiques, dans un coin aride du Moyen-Orient. La tradition des soixante-dix langues répond clairement à l’idée, déjà enracinée dans le livre de la Genèse et reprise dans toute la littérature rabbinique, selon laquelle il existe soixante-dix nations dans le monde. La Torah porte donc un message universel, qui demande à être entendu par les peuples de la terre.
Moïse commence ce travail, et le peuple juif, à chaque génération, est appelé à le poursuivre. Nous sommes appelés à être des traducteurs : non seulement d’une langue à une autre, mais d’un monde à un autre, d’une époque à une autre, d’une sensibilité humaine à une autre.
Notre tâche est de faire connaître et apprécier le message de la Torah, de sanctifier le nom de Dieu par la manière dont nous vivons ce que la Torah nous demande. Et si ce message n’est pas entendu, s’il n’est pas reconnu par le monde, il ne suffit pas toujours d’accuser la haine ou le fanatisme. Il faut aussi avoir le courage de se demander si la qualité de notre traduction n’est pas, elle aussi, en cause.
Car ce n’est pas seulement le contenu de la Torah qui fait sa force. C’est aussi sa capacité infinie à être traduite : en langues, en époques, en consciences, en existences humaines. La lire seulement de manière littérale, c’est risquer de l’émousser jusqu’à la mort. La traduire, c’est rendre la vie au texte — et parfois, au traducteur lui-même.
À propos de l’auteur:

Josh Weiner est rabbin de la communauté Adath Shalom à Paris. Il a étudié à l’Université hébraïque de Jérusalem, à la School of Jewish Theology de l’Université de Potsdam et à la Conservative Yeshiva de Jérusalem. Le titre de son mémoire de master était: “Phénoménologie de la ”Kavanna” dans les Lois de la prière de Maïmonide”. Il a également reçu une sémikha (ordination rabbinique) du Rav Daniel Landes, après avoir suivi des études avancées à l’institut Yashrut. Josh parle anglais, hébreu, allemand et français.
Retrouvez chaque semaine la paracha commentée par le rabbin Josh Weiner sur le site d’Adath Shalom


