Réponse : En effet, cette coutume n’est pas propre aux juifs anglophones. Nous verrons ci-dessous que certains juifs écrivaient « Allah » sous une forme abrégée en judéo-arabe dans des fragments de la Geniza, « B-g » au lieu de « Bog » en russe et en polonais au XVIIe siècle, et « G-tt » au lieu de « Gott » en allemand et en yiddish aux XIXe et XXe siècles. De plus, jusqu’à aujourd’hui, certains juifs francophones écrivent le nom de Dieu D.ieu, D’, D. ou D…
Le peuple juif a toujours pris le nom de Dieu très au sérieux. Il est dit dans les Dix Commandements (Exode 20:7) : « Tu ne prendras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain [ou : tu ne jureras point faussement par le nom de l’Éternel, ton Dieu] ». Par conséquent, les Juifs ont toujours été très réticents à prêter serment. La Torah interdit également de maudire Dieu, ce qui est puni de mort (Lévitique 24:10-23 ; cf. Exode 22:27 et Job 2:9). Il existe d’ailleurs une célèbre réponse du Rosh, Rabbeinu Asher (Allemagne et Tolède, vers 1250-1327) concernant un Juif de Cordoue qui avait maudit Dieu en arabe et dans laquelle le Rosh recommandait qu’il soit puni par un châtiment corporel sévère (Responsa Rosh 17:8). Enfin, « Rav a dit : une personne qui entend la prononciation du nom de Dieu par son prochain doit l’excommunier… car partout où l’on trouve la mention inutile du nom divin, on trouve la pauvreté ». (Nedarim 7b ; codifié par le Rambam, Hilkhot Talmud Torah 6:14).
Revenons maintenant à notre question spécifique concernant l’écriture du nom de Dieu dans des langues autres que l’hébreu. D’emblée, je tiens à préciser que je ne ferai pas de distinction dans cette réponse entre l’écriture du nom de Dieu à la main, à l’imprimerie ou sur un ordinateur. Depuis que les ordinateurs sont entrés dans l’usage courant dans les années 1980, il existe un désaccord important quant à savoir si l’écriture sur un ordinateur ou un smartphone est réellement considérée comme de l’écriture. (1)
En général, je suis d’accord avec ceux qui disent que c’est de l’écriture, car c’est aujourd’hui la principale forme d’écriture utilisée par une grande partie de la population mondiale. D’un autre côté, j’étais indulgent sur cette question avant Pessah 5780 (2020) afin de trouver un moyen pour les gens de participer à un Seder via Zoom.(2) Cependant, il s’agissait d’une situation d’urgence, ce qui n’est manifestement pas le cas ici.
La question principale qui se pose ici est de savoir si le nom de Dieu dans une langue étrangère est toujours considéré comme le nom de Dieu, ou s’il s’agit seulement d’un kinuy, un substitut du nom divin, ou peut-être simplement un mot dépourvu de toute sainteté. Ce sujet fait l’objet d’un débat depuis le Moyen Âge.
I. Les textes fondamentaux qui interdisent d’effacer les noms de Dieu
Il est écrit dans Deutéronome 12:3-4 :
Détruisez leurs autels… abattez les images de leurs dieux, et vous effacerez leur nom de ce lieu. Vous ne ferez pas ainsi au Seigneur votre Dieu…
Cela a été expliqué comme suit dans le midrash tannaïtique, Sifrei Devarim (paragraphe 61, éd. Finkelstein, p. 127) :
Rabbi Yishmael dit : D’où tirons-nous qu’une personne qui efface une lettre du nom de Dieu transgresse un commandement négatif ? Comme il est écrit : « et tu effaceras leur nom de ce lieu. Tu ne feras pas ainsi au Seigneur ton Dieu…
Dans ce midrash, qui apparaît avec des variations dans de nombreuses autres sources rabbiniques (3) et qui a été codifié par Maïmonide (Hilkhot Yesodei Hatorah 6:1), Rabbi Yishmael apprend de la juxtaposition des versets 3 et 4 qu’il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une seule lettre du nom de Dieu.
Cependant, ces passages ne définissent pas « le nom de Dieu ». Cette définition se trouve dans une baraita, un enseignement des Tannaim, dans Shevuot 35a :
Il y a des noms [de Dieu] qui sont effacés et des noms qui ne sont pas effacés. Quels sont les noms qui ne sont pas effacés ? [Les noms] tels que : E-l, E-lohekha… Sha-dai, Tze-vaot…, ceux-là ne sont pas effacés.
Maïmonide (loc. cit. 6:2) et le Tur et le Shulhan Arukh (Yoreh Deah 276:9) ont codifié cette liste. Rabbi Yosef Karo écrit : « Il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une lettre des sept noms qui ne sont pas effacés… et ce sont les sept noms… et certains ajoutent… ».
Enfin, certains des poskim (autorités halakhiques) que nous citerons ci-dessous citent Rosh Hashanah 18b : (4)
[Il est dit dans Megillat Ta’anit, une liste araméenne de la fin de la période du Second Temple indiquant les jours où il est interdit de jeûner :] « Le troisième jour de Tishrei, la mention du nom de Dieu a été supprimée des contrats légaux. » [Le Talmud explique ensuite en hébreu :] Car le royaume grec avait décrété qu’il ne fallait pas prononcer le nom de Dieu. Et lorsque le royaume des Hasmonéens les vainquit, ils décrétèrent qu’il fallait mentionner le nom de Dieu même dans les contrats légaux, et voici ce qu’ils écrivaient : « en l’année telle et telle de Yohanan, grand prêtre de E-l E-lyon [= Dieu, le Très-Haut]. Et lorsque les Sages entendirent cela, ils dirent : demain, celui-ci remboursera sa dette et le contrat sera retrouvé jeté dans le fumier, et [par conséquent] ils abolirent cette pratique et instituèrent un jour de fête.
Il ressort clairement des sources ci-dessus que, selon la loi juive, il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une seule lettre des sept noms de Dieu et que, par conséquent, les Juifs ont toujours été très réticents à écrire les noms de Dieu en hébreu, sauf dans la Bible, le Siddur et d’autres textes sacrés. C’est pourquoi les Juifs écrivent la lettre heh (ה’) et de nombreuses autres abréviations pour le nom de Dieu (5) et pourquoi, lorsque les textes sacrés sont usés, ils sont enterrés ou placés dans une genizah.
La question est de savoir si le caractère sacré des sept noms de Dieu en hébreu s’étend aux traductions de ces noms.
II. Le nom de Dieu dans d’autres langues n’est pas sacré
La plupart des poskim qui ont traité de notre sujet ont statué que le nom de Dieu dans d’autres langues n’est pas sacré et peut être effacé :
- Le Rambam a rédigé nombre de ses écrits en judéo-arabe, notamment son Commentaire sur la Mishnah, Le Guide des égarés et nombre de ses responsa. Le professeur Mordechai Akiva Friedman, lauréat du Prix Israël d’histoire juive, est l’un des plus grands experts mondiaux du judéo-arabe, du Rambam et de la Geniza du Caire. Je lui ai demandé si le Rambam et d’autres Juifs du monde de la Geniza du Caire écrivaient le nom « Allah » en judéo-arabe ou utilisaient des abréviations. Il a eu l’amabilité de m’envoyer l’un de ses livres, dans lequel il écrit :
En général, ils écrivaient « Allah » en entier en judéo-arabe, bien que dans quelques manuscrits, on trouve diverses formes d’abréviations en raison du caractère sacré du nom [de Dieu], même dans d’autres langues… Il s’agit là d’une rigueur excessive, qui n’a pas été acceptée comme halakha pour les générations futures… Comme on le sait, grâce à la Geniza [du Caire], nous possédons aujourd’hui de nombreux écrits rédigés par Maïmonide lui-même, y compris des lettres profanes, dans lesquelles il écrivait « Allah » en entier…
En d’autres termes, Maïmonide lui-même, qui était très strict concernant l’écriture du nom de Dieu en hébreu, écrivait « Allah » en entier lorsqu’il écrivait en judéo-arabe. (6)
- On a demandé à Rabbi Shimon bar Zemah Duran, le Rashbatz (Espagne et Algérie, 1361-1444 ; Responsa Hatashbatz, partie 1, n° 2, éd. Kattan, Jérusalem, 1998, p. 36) si un enseignant pouvait écrire des versets sur une ardoise pour les enfants qui ne possèdent pas d’exemplaire de la Torah et effacer les versets à la fin de la semaine pour faire de la place pour la semaine suivante. Dans sa longue réponse (14 colonnes !), il aborde brièvement notre sujet :
… ou bien ils [= les versets] sont écrits en araméen et les noms de Dieu sont traduits [en araméen], car ils peuvent être effacés, puisqu’il n’y a pas d’interdiction d’effacer sauf pour les sept noms [de Dieu] qui sont explicitement mentionnés dans [Shevuot 35a comme ci-dessus]. Et s’il était interdit d’effacer les [noms de Dieu] en araméen, il y en aurait plus que [les sept énumérés], et une traduction araméenne des noms de Dieu n’est pas préférable [en termes de sainteté] à d’autres kinuyim [tels que Gadol, Gibor, Nora, Adir, etc.], qui peuvent être effacés, comme il est dit là [à la fin de la baraita]. Et le Rambam z”l a écrit [Hilkhot Shevuot 2:2] que les noms [de Dieu] dans d’autres langues sont considérés comme des kinuyim en ce qui concerne les serments.
En d’autres termes, les noms de Dieu en araméen et dans d’autres langues peuvent être effacés et, tout au plus, sont considérés comme des kinuyim ou des substituts du Nom Divin.
- Rabbi Shabbetai ben Meir Hakohen, le Shakh (Pologne, Vilna, 1621-1662) a fait référence à notre sujet dans le Shakh à Yoreh Deah179:8, sous-paragraphe 11. Rabbi Yosef Karo y stipule que celui qui murmure sur une blessure et crache, puis récite un verset de la Torah, n’a pas sa place dans le monde à venir. Rabbi Moshe Isserles ajoute que si l’on récite le verset dans une autre langue, cela est permis. Après avoir commenté ce sujet, le Shakh ajoute :
mais le Nom [de Dieu] en hébreu est ]le[ Nom, mais dans une langue profane, ce n’est pas du tout un Nom, … car il est permis d’effacer un Nom écrit dans une langue profane, comme « Gott » en allemand ou « Bog » en polonais et en russe, etc.
4. Le rabbin Yair Hayyim Bacharach (Allemagne, 1638-1702) a traité notre sujet dans sa responsa (Havot Yair, 109 [première édition, n° 106]). On lui a demandé comment traiter les livres imprimés qui contiennent le nom de Dieu. Il dit à propos de notre sujet : « car s’il [l’écrivait] en ketav galahut[c’est-à-dire en lettres latines](7) ou en Teitsch [= judéo-allemand, yiddish] « Gott », je ne peux imaginer que quiconque dans le monde puisse penser qu’il contient quelque chose de sacré ».
5. Le rabbin Akiva Eiger (Allemagne, 1761-1837) a abordé notre sujet à deux endroits. Dans ses remarques sur Yoreh Deah 276:9, il écrit : « Et si [= les noms de Dieu] sont écrits dans d’autres langues, ils sont considérés comme des kinuyim – Tashbatz (partie I, n° 2)… ». En d’autres termes, il statue comme le Tashbatz ci-dessus que le nom de Dieu écrit dans d’autres langues est considéré comme un kinuy et peut être effacé. Il dit la même chose en détail dans sa Responsa, n° 25.
Rabbi Shlomo Eiger, son fils (Pologne, 1786-1852), statue comme le Shakh dans son Gilyon Maharsha sur Yoreh Deah 276 : « Et si [= le nom de Dieu] était écrit dans une langue profane, telle que « Gott » en allemand, il est permis de l’effacer, et cf. paragraphe 179 dans le Shakh, sous-paragraphe 11 ».
6. Le rabbin Yisrael Meir Hacohen (Radin, Lituanie, 1838-1933) a brièvement abordé notre sujet dans son commentaire classique du Shulhan Arukh – Mishnah Berurah, Orah Hayyim85, sous-paragraphe 10. Il y stipule qu’il est interdit de prononcer le nom de Dieu dans une salle de bain ou un endroit impur, « même dans une autre langue telle que Gott en allemand/yiddish ou Boga en polonais et russe et autres, car même si ce nom n’a aucune sainteté dans les lettres qui le composent et qu’il est permis de l’effacer, il est tout de même honteux de le mentionner dans un endroit impur… ».
7. Le rabbin Hayyim Ozer Grodzinsky (Vilna, 1863-1940), le plus important répondant en Lituanie avant la Shoah, a longuement traité notre sujet dans son Responsa Ahiezer (Partie 3, Vilna, 1939, n° 32). En 1930, il fut interrogé au sujet du journal juif allemand Der Israelit, publié par des juifs orthodoxes de 1860 à 1938, qui écrivait « Gott » en allemand sans aucune abréviation. Après avoir examiné les nombreuses sources indulgentes citées ci-dessus ainsi que les sources plus strictes que nous citerons ci-dessous, il écrit qu’il aurait peut-être mieux valu que Der Israelit appelle Dieu « Der ewiger Schopfer » [= Le Créateur éternel] dès le début, ou qu’il suive notre coutume d’écrire « G-t », ou encore qu’il fasse le nécessaire pour répondre à ceux qui s’y opposaient. Et si le rabbin Marcus Lehmann, homme juste, ne s’est pas inquiété de cela il y a cinquante ans lorsqu’il a fondé le journal, c’est parce qu’à l’époque, les journaux étaient importants et peu répandus, et que les gens les traitaient avec respect [et ne les jetaient pas à la poubelle]. Et s’il est difficile pour le journal de changer ses habitudes, il serait bon d’annoncer dans le journal que les gens ne doivent pas le traiter avec irrespect à cause des versets et des Divrei Torah, et que s’ils le font, la coutume restera telle qu’elle a été jusqu’à présent en ce qui concerne l’écriture du Nom en allemand.
Cette longue excuse n’est pas convaincante. Le rabbin Marcus Lehmann, qui a fondé et publié Der Israelit de 1860 à 1890, était un juif orthodoxe bien connu. Il écrivait « Gott » dans le journal parce que, comme l’ont déclaré le Shakh et le rabbin Bachrach ci-dessus, il ne lui était jamais venu à l’esprit, ni à la plupart des autres juifs, qu’il fallait traiter le nom de Dieu dans d’autres langues comme sacré. Il ressort clairement de la question posée au début de cette réponse qu’en 1930, des pressions étaient exercées pour obliger les juifs à écrire « G-tt ». C’est pourquoi, après avoir démontré qu’il n’y avait vraiment aucun problème, le rabbin Grodzinsky a rédigé le paragraphe apologétique à la fin de sa réponse.
8. Le rabbin Solomon Freehof (Pittsburgh, 1892-1990) fut le principal posek (decisionnaire) du mouvement réformé de 1940 environ jusqu’à sa mort. Il se prononça avec indulgence sur notre sujet (Recent Reform Responsa, 1963, n° 9) en se basant sur cinq des sources citées ci-dessus.
9. Le rabbin Walter Jacob (né en 1930) a succédé au rabbin Freehof, tant à Rodef Shalom à Pittsburgh qu’à la tête du Comité Responsa du CCAR. Dans son ouvrage Questions and Reform Jewish Answers (New York, 1992, n° 143-144), il traite principalement de la question de savoir si un ordinateur ou un disque informatique contenant le nom de Dieu doit être traité avec le même respect que la Bible hébraïque. Néanmoins, il précise en passant dans les deux responsa que « l’utilisation abusive du nom de Dieu » ne s’étend pas « aux translittérations ou aux traductions ».
10. Le rabbin Louis Jacobs (Londres, 1920-2006), l’un des principaux rabbins d’Angleterre et fondateur du mouvement masorti anglais, a rédigé pendant de nombreuses années des responsa anonymes dans The London Jewish Chronicle sous le titre « Ask the Rabbi » (Demandez au rabbin). Il en a publié certaines sous son nom dans Ask the Rabbi (Londres, Portland, 1999). Il y statue (p. 56) selon le Shakh « qu’il n’est donc pas nécessaire de commettre l’absurdité actuelle qui consiste à écrire G-d ou Al-ty [= Tout-Puissant]. Agir ainsi, c’est se rendre coupable d’une piété excessive, découragée par les rabbins ».
11.Le rabbin Kassel Abelson (né avant 1930), président du CJLS du mouvement conservateur pendant de nombreuses années, a rédigé en 1995 une brève réponse sur notre sujet, qui a été approuvée à l’unanimité par le CJLS. Il a statué qu’il est permis d’écrire « God » et des noms similaires en anglais dans leur intégralité, en se basant principalement sur le Shakh. (CJLS, Responsa 1991-2000, NY, 2002, pp. 151-152 ; également sur le site web du CJLS : YD 276.1995).
12.Enfin, le rabbin Aviad Stollman (né en 1974), rabbin communautaire à Efrat, en Israël, et titulaire d’un doctorat en Talmud. Dans sa réponse concernant l’effacement du nom de Dieu sur un écran d’ordinateur, il est d’accord avec le Shakh sur le fait qu’il est permis d’effacer le nom de Dieu dans des langues non hébraïques (Responsa Peleh Yoeitz, Jérusalem, 2011, n° 58).
Nous voyons donc que la plupart des décisionnaires ont statué que les noms de Dieu dans d’autres langues n’ont pas de caractère sacré et sont, tout au plus, des kinuyim pour Dieu.
III. Le nom de Dieu dans d’autres langues est sacré
- Comme nous l’avons vu plus haut, un petit nombre de fragments de la Genizah contiennent des versions abrégées du mot « Allah » en judéo-arabe. Ainsi, les auteurs ou copistes de ces manuscrits considéraient le mot « Allah » en arabe comme sacré et l’abrégeaient de la même manière qu’ils abrégeaient les noms de Dieu en hébreu (voir le professeur Friedman cité ci-dessus, note 6).
- Le rabbin Isaïe ben Eliyahu Di Trani « le Jeune », également connu sous le nom de Rabbeinu Yishayahu Aharon z”l, le Riaz (Italie, mort vers 1280), a rédigé des décisions halakhiques sur de nombreux traités du Talmud, qui ont été publiées pour la première fois à partir de manuscrits avec Piskei Haridpar son grand-père dans les années 1964-2011. Dans Piskei Hariaz sur le traité Shabbat (chapitre 16, halakha 1, paragraphe 8, Jérusalem, 1964, col. 215), il écrit :
Et il faut se poser la question des livres des Gentils qu’ils écrivent aujourd’hui dans leurs langues, et qui sont nos Écritures saintes [= le Tanakh], s’ils doivent être mis dans la genizah… et si l’on doit se soucier du nom de Dieu qui y figure afin de ne pas jurer faussement par eux et de ne pas les effacer, car celui qui efface le Nom [de Dieu] transgresse – et il me semble qu’il faut être strict à ce sujet, comme expliqué dans le Kuntress Hari’ayot [=Un livret de preuves].
Le Riaz a demandé si le nom de Dieu dans la traduction avait la même sainteté que le nom de Dieu en hébreu et il a statué que nous devions être stricts à ce sujet. Malheureusement, son Kuntress Hari’ayot n’a survécu que dans quatre traités, sans compter Shabbat, nous ne savons donc pas pourquoi il a décidé de statuer de manière stricte. Même si le Piskei Hariaz contenant ce passage n’a été publié qu’en 1964, il était néanmoins connu grâce à une citation du rabbin Yehoshua Boaz (Italie, XVIe siècle) dans son Shiltei Hagiborim au Rif (sur Shabbat, chapitre 16, éd. Vilna, fol. 43a), qui a ensuite été cité de manière abrégée par le Magen Avraham (Rabbi Avraham Gumbiner, Pologne 1637-1683 ; à Orah Hayyim 334, sous-paragraphe 17).
2.Le Rambam a statué (Hilkhot Shevuot2:2) sur la base du Yerushalmi Shevout 3:8 que si un Juif prête serment en utilisant l’un des kinuyim de Dieu tels que hanun ou rahum ou dans toute autre langue, ce serment est considéré comme valide. De même, il a statué (Hilkhot Sanhedrin 26:3) qu’un Juif qui maudit reçoit des coups de fouet, qu’il utilise l’un des noms de Dieu en hébreu (voir ci-dessus), un kinuy tel que hanun, ou le nom de Dieu dans toute autre langue (voir ci-dessus), car le nom de Dieu dans toute autre langue est comme tous les kinuyim. Cette dernière décision a été paraphrasée par le rabbin Yosef Karo dans Shulhan Arukh Hoshen Mishpat 27:1.
3.Le rabbin Yehonatan Eibeschutz (Prague, Metz, Altona, 1690/95-1764) a commenté cette dernière source dans son Urim V’tumim ad loc. (dans la section Urim de Hoshen Mishpat 27, sous-paragraphe 2, éd. Dubnow, 1806, folios 52b et 53b) :
Et à cause de nos nombreux péchés, la plupart des masses ne font pas attention et disent en allemand (ou en yiddish) : « Que Dieu le punisse ! Que Dieu le frappe ! » et ils transgressent un commandement négatif de la Torah. Et en tout cas, à cause de nos nombreux péchés, ils ne font pas attention [à ne pas maudire] avec un kinuy, et ils pensent que ce qui est écrit ou dit dans une langue gentille n’est qu’un adjectif et ils se trompent.
Et ils écrivent dans toute leur correspondance (8) « adieu », et en français, c’est un kinuy qui signifie « avec Dieu » (9) et « c’est jeté dans le fumier » (Rosh Hashanah 18b cité ci-dessus) et les Sages ont déjà institué une fête pour que le Nom de Dieu ne soit pas mentionné dans les contrats « car demain, celui-ci remboursera sa dette et le contrat sera retrouvé jeté dans le fumier » (ibid.). Et maintenant, à cause de nos nombreux péchés, ils ont appris des actions des Gentils et la question est revenue à son extrême disgrâce… et cela nécessite l’intelligence et la diligence des sages de la génération pour abolir cela parmi les masses.
Rabbi Eibeschutz était un célèbre posek, mais avec tout le respect que je lui dois, cette décision est problématique pour deux raisons. Tout d’abord, il existe une différence claire dans les sources citées ci-dessus entre écrire le nom de Dieu dans une autre langue, ce qui n’est pas considéré comme sacré, et prononcer le nom de Dieu dans une autre langue dans un serment ou une malédiction, ce qui est considéré comme sacré. Or, le rabbin Eibeschutz a voulu transférer le caractère sacré du nom oral de Dieu dans une langue étrangère au nom écrit de Dieu. Deuxièmement, son seul texte de référence est le passage de Rosh Hashanah 18b – qui prouve le contraire de son argument. Les Sages y ont décrété qu’on ne pouvait pas écrire « E-l Elyon » dans un contrat en hébreu de peur que le contrat ne finisse dans un tas de fumier. Leur décret n’avait donc rien à voir avec l’écriture du nom de Dieu dans une autre langue.
- Le rabbin Ya’akov de Lissa (Pologne, vers 1760-1832) a abordé notre sujet dans son célèbre commentaire Netivot Hamishpat sur le même passage du Shulhan Arukh — Hoshen Mishpat 27:1. Le rabbin J. David Bleich, dans son article sur notre sujet (voir la bibliographie ci-dessous, pp. 204-205), se réfère à ce passage comme à une seconde opinion stricte allant au-delà de celle du rabbin Eibeschutz. Cela n’est toutefois pas exact, car le rabbin Ya’akov de Lissa, dans ce passage, copie simplement mot pour mot l’Urim du rabbin Eibeschutz ! En effet, selon Hayyim Tchernowitz (Toledot Haposkim, 3, New York, 1947, p. 253), le rabbin Ya’akov suivait généralement le rabbin Eibeschutz dans ses décisions, bien qu’il soit un peu étrange qu’il cite l’Urim mot pour mot sans le préciser. Rabbi Ya’akov ajoute toutefois une phrase à la fin, qui ne figure pas dans l’Urim : « Et on ne doit pas non plus écrire dans une lettre le mot « Got » [en yiddish], qui est un kinuy pour Dieu, béni soit Son nom ». Quoi qu’il en soit, Rabbi Jacob a simplement copié les mots de Rabbi Eibeschutz dans l’ensemble.
- Le rabbin Yehiel Michal Epstein (Novaradok, Biélorussie, 1829-1908) a abordé notre sujet à deux endroits dans son important code de loi juive, l’Arukh Hashulhan. Dans Hoshen Mishpat 27:3, écrit vers 1877,(10) il cite le passage de Rosh Hashanah 18b déjà cité par le rabbin Eibeschutz et le rabbin Jacob de Lissa concernant le danger que les lettres écrites dans une autre langue finissent dans le fumier. Par conséquent, si des lettres profanes écrites dans d’autres langues – il s’agit principalement du yiddish – contiennent le nom de Dieu, il convient de découper les noms de Dieu et de les enterrer dans une genizah avec respect.
Dans le deuxième passage, dans Yoreh Deah 276:24, écrit au début des années 1890,(11) il commence par citer les décisions indulgentes du Tashbatz et du Shakh que nous avons citées (section II, n° 2-3). Il revient cependant à ce qu’il a écrit dans Hoshen Mishpat, à savoir que les femmes et les Amei Ha’aretz [= les hommes ignorants] qui écrivent le nom de Dieu en yiddish en lettres – même si celles-ci ne contiennent pas de sainteté, cela implique une interdiction, car les lettres sont déshonorées dans les tas d’ordures, et il n’y a pas de plus grand déshonneur que cela, et il faut les empêcher de le faire.
Ainsi, tout comme Rabbi Eibeschutz et Rabbi Ya’akov de Lissa, le seul texte de référence de Rabbi Epstein est le passage de Rosh Hashanah 18b, qui ne traite pas du nom de Dieu écrit dans d’autres langues. (12)
IV. Résumé et halakha pratique
Le Talmud et les principaux codes médiévaux tels que Rambam, Tur et Shulhan Arukh stipulent qu’il faut être très prudent lorsqu’on écrit et efface l’un des sept noms de Dieu en hébreu. En conséquence, Rambam, Rashbatz, le Shakh, Rabbi Yair Hayyim Bachrach, Rabbi Akiva Eger, Rabbi Yisrael Meir Hacohen, Rabbi Hayyim Ozer Grodzinsky, ainsi que cinq rabbins orthodoxes, conservateurs et réformés plus récents, ont tous statué que les noms de Dieu écrits dans d’autres langues ne sont pas sacrés. Ils n’ont pas besoin d’être abrégés, ils peuvent être effacés et ne nécessitent pas de genizah. Il s’agit clairement de la halakha normative en la matière.
D’autre part, parmi les quatre principaux poskim qui se sont prononcés de manière stricte sur cette question, le premier, le Riaz, ne donne aucune raison pour sa décision stricte et renvoie à son autre ouvrage, Kuntress Hariayot, qui n’existe plus aujourd’hui. Les trois autres – Rabbi Eibeschutz, Rabbi Ya’akov de Lissa et Rabbi Epstein – s’appuient tous sur Rosh Hashanah 18b qui interdit de jeter le nom de Dieu dans le fumier. Mais comme ce passage fait explicitement référence à l’un des noms de Dieu en hébreu, il ne prouve pas leur argument.
En conclusion, nous devons être très prudents lorsque nous écrivons et effaçons les sept noms de Dieu en hébreu, mais ces restrictions ne s’appliquent pas à l’écriture des noms de Dieu dans d’autres langues.
David Golinkin
Jérusalem
5 Adar 5781
Question de quatre rabbins/laïcs d’Israël et des États-Unis : Il est courant chez de nombreux juifs, en particulier les juifs orthodoxes, d’écrire G-d au lieu de God. Cette pratique a-t-elle un fondement halakhique ? Doit-elle être suivie ?
Réponse : En effet, cette coutume n’est pas propre aux juifs anglophones. Nous verrons ci-dessous que certains juifs écrivaient « Allah » sous une forme abrégée en judéo-arabe dans des fragments de la Geniza, « B-g » au lieu de « Bog » en russe et en polonais au XVIIe siècle, et « G-tt » au lieu de « Gott » en allemand et en yiddish aux XIXe et XXe siècles. De plus, jusqu’à aujourd’hui, certains juifs francophones écrivent le nom de Dieu D.ieu, D’, D. ou D…
Le peuple juif a toujours pris le nom de Dieu très au sérieux. Il est dit dans les Dix Commandements (Exode 20:7) : « Tu ne prendras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain [ou : tu ne jureras point faussement par le nom de l’Éternel, ton Dieu] ». Par conséquent, les Juifs ont toujours été très réticents à prêter serment. La Torah interdit également de maudire Dieu, ce qui est puni de mort (Lévitique 24:10-23 ; cf. Exode 22:27 et Job 2:9). Il existe d’ailleurs une célèbre réponse du Rosh, Rabbeinu Asher (Allemagne et Tolède, vers 1250-1327) concernant un Juif de Cordoue qui avait maudit Dieu en arabe et dans laquelle le Rosh recommandait qu’il soit puni par un châtiment corporel sévère (Responsa Rosh 17:8). Enfin, « Rav a dit : une personne qui entend la prononciation du nom de Dieu par son prochain doit l’excommunier… car partout où l’on trouve la mention inutile du nom divin, on trouve la pauvreté ». (Nedarim 7b ; codifié par le Rambam, Hilkhot Talmud Torah 6:14).
Revenons maintenant à notre question spécifique concernant l’écriture du nom de Dieu dans des langues autres que l’hébreu. D’emblée, je tiens à préciser que je ne ferai pas de distinction dans cette réponse entre l’écriture du nom de Dieu à la main, à l’imprimerie ou sur un ordinateur. Depuis que les ordinateurs sont entrés dans l’usage courant dans les années 1980, il existe un désaccord important quant à savoir si l’écriture sur un ordinateur ou un smartphone est réellement considérée comme de l’écriture. (1)
En général, je suis d’accord avec ceux qui disent que c’est de l’écriture, car c’est aujourd’hui la principale forme d’écriture utilisée par une grande partie de la population mondiale. D’un autre côté, j’étais indulgent sur cette question avant Pessah 5780 (2020) afin de trouver un moyen pour les gens de participer à un Seder via Zoom.(2) Cependant, il s’agissait d’une situation d’urgence, ce qui n’est manifestement pas le cas ici.
La question principale qui se pose ici est de savoir si le nom de Dieu dans une langue étrangère est toujours considéré comme le nom de Dieu, ou s’il s’agit seulement d’un kinuy, un substitut du nom divin, ou peut-être simplement un mot dépourvu de toute sainteté. Ce sujet fait l’objet d’un débat depuis le Moyen Âge.
I. Les textes fondamentaux qui interdisent d’effacer les noms de Dieu
Il est écrit dans Deutéronome 12:3-4 :
Détruisez leurs autels… abattez les images de leurs dieux, et vous effacerez leur nom de ce lieu. Vous ne ferez pas ainsi au Seigneur votre Dieu…
Cela a été expliqué comme suit dans le midrash tannaïtique, Sifrei Devarim (paragraphe 61, éd. Finkelstein, p. 127) :
Rabbi Yishmael dit : D’où tirons-nous qu’une personne qui efface une lettre du nom de Dieu transgresse un commandement négatif ? Comme il est écrit : « et tu effaceras leur nom de ce lieu. Tu ne feras pas ainsi au Seigneur ton Dieu…
Dans ce midrash, qui apparaît avec des variations dans de nombreuses autres sources rabbiniques (3) et qui a été codifié par Maïmonide (Hilkhot Yesodei Hatorah 6:1), Rabbi Yishmael apprend de la juxtaposition des versets 3 et 4 qu’il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une seule lettre du nom de Dieu.
Cependant, ces passages ne définissent pas « le nom de Dieu ». Cette définition se trouve dans une baraita, un enseignement des Tannaim, dans Shevuot 35a :
Il y a des noms [de Dieu] qui sont effacés et des noms qui ne sont pas effacés. Quels sont les noms qui ne sont pas effacés ? [Les noms] tels que : E-l, E-lohekha… Sha-dai, Tze-vaot…, ceux-là ne sont pas effacés.
Maïmonide (loc. cit. 6:2) et le Tur et le Shulhan Arukh (Yoreh Deah 276:9) ont codifié cette liste. Rabbi Yosef Karo écrit : « Il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une lettre des sept noms qui ne sont pas effacés… et ce sont les sept noms… et certains ajoutent… ».
Enfin, certains des poskim (autorités halakhiques) que nous citerons ci-dessous citent Rosh Hashanah 18b : (4)
[Il est dit dans Megillat Ta’anit, une liste araméenne de la fin de la période du Second Temple indiquant les jours où il est interdit de jeûner :] « Le troisième jour de Tishrei, la mention du nom de Dieu a été supprimée des contrats légaux. » [Le Talmud explique ensuite en hébreu :] Car le royaume grec avait décrété qu’il ne fallait pas prononcer le nom de Dieu. Et lorsque le royaume des Hasmonéens les vainquit, ils décrétèrent qu’il fallait mentionner le nom de Dieu même dans les contrats légaux, et voici ce qu’ils écrivaient : « en l’année telle et telle de Yohanan, grand prêtre de E-l E-lyon [= Dieu, le Très-Haut]. Et lorsque les Sages entendirent cela, ils dirent : demain, celui-ci remboursera sa dette et le contrat sera retrouvé jeté dans le fumier, et [par conséquent] ils abolirent cette pratique et instituèrent un jour de fête.
Il ressort clairement des sources ci-dessus que, selon la loi juive, il est interdit d’effacer ne serait-ce qu’une seule lettre des sept noms de Dieu et que, par conséquent, les Juifs ont toujours été très réticents à écrire les noms de Dieu en hébreu, sauf dans la Bible, le Siddur et d’autres textes sacrés. C’est pourquoi les Juifs écrivent la lettre heh (ה’) et de nombreuses autres abréviations pour le nom de Dieu (5) et pourquoi, lorsque les textes sacrés sont usés, ils sont enterrés ou placés dans une genizah.
La question est de savoir si le caractère sacré des sept noms de Dieu en hébreu s’étend aux traductions de ces noms.
II. Le nom de Dieu dans d’autres langues n’est pas sacré
La plupart des poskim qui ont traité de notre sujet ont statué que le nom de Dieu dans d’autres langues n’est pas sacré et peut être effacé :
En général, ils écrivaient « Allah » en entier en judéo-arabe, bien que dans quelques manuscrits, on trouve diverses formes d’abréviations en raison du caractère sacré du nom [de Dieu], même dans d’autres langues… Il s’agit là d’une rigueur excessive, qui n’a pas été acceptée comme halakha pour les générations futures… Comme on le sait, grâce à la Geniza [du Caire], nous possédons aujourd’hui de nombreux écrits rédigés par Maïmonide lui-même, y compris des lettres profanes, dans lesquelles il écrivait « Allah » en entier…
En d’autres termes, Maïmonide lui-même, qui était très strict concernant l’écriture du nom de Dieu en hébreu, écrivait « Allah » en entier lorsqu’il écrivait en judéo-arabe. (6)
… ou bien ils [= les versets] sont écrits en araméen et les noms de Dieu sont traduits [en araméen], car ils peuvent être effacés, puisqu’il n’y a pas d’interdiction d’effacer sauf pour les sept noms [de Dieu] qui sont explicitement mentionnés dans [Shevuot 35a comme ci-dessus]. Et s’il était interdit d’effacer les [noms de Dieu] en araméen, il y en aurait plus que [les sept énumérés], et une traduction araméenne des noms de Dieu n’est pas préférable [en termes de sainteté] à d’autres kinuyim [tels que Gadol, Gibor, Nora, Adir, etc.], qui peuvent être effacés, comme il est dit là [à la fin de la baraita]. Et le Rambam z”l a écrit [Hilkhot Shevuot 2:2] que les noms [de Dieu] dans d’autres langues sont considérés comme des kinuyim en ce qui concerne les serments.
En d’autres termes, les noms de Dieu en araméen et dans d’autres langues peuvent être effacés et, tout au plus, sont considérés comme des kinuyim ou des substituts du Nom Divin.
mais le Nom [de Dieu] en hébreu est ]le[ Nom, mais dans une langue profane, ce n’est pas du tout un Nom, … car il est permis d’effacer un Nom écrit dans une langue profane, comme « Gott » en allemand ou « Bog » en polonais et en russe, etc.
4. Le rabbin Yair Hayyim Bacharach (Allemagne, 1638-1702) a traité notre sujet dans sa responsa (Havot Yair, 109 [première édition, n° 106]). On lui a demandé comment traiter les livres imprimés qui contiennent le nom de Dieu. Il dit à propos de notre sujet : « car s’il [l’écrivait] en ketav galahut[c’est-à-dire en lettres latines](7) ou en Teitsch [= judéo-allemand, yiddish] « Gott », je ne peux imaginer que quiconque dans le monde puisse penser qu’il contient quelque chose de sacré ».
5. Le rabbin Akiva Eiger (Allemagne, 1761-1837) a abordé notre sujet à deux endroits. Dans ses remarques sur Yoreh Deah 276:9, il écrit : « Et si [= les noms de Dieu] sont écrits dans d’autres langues, ils sont considérés comme des kinuyim – Tashbatz (partie I, n° 2)… ». En d’autres termes, il statue comme le Tashbatz ci-dessus que le nom de Dieu écrit dans d’autres langues est considéré comme un kinuy et peut être effacé. Il dit la même chose en détail dans sa Responsa, n° 25.
Rabbi Shlomo Eiger, son fils (Pologne, 1786-1852), statue comme le Shakh dans son Gilyon Maharsha sur Yoreh Deah 276 : « Et si [= le nom de Dieu] était écrit dans une langue profane, telle que « Gott » en allemand, il est permis de l’effacer, et cf. paragraphe 179 dans le Shakh, sous-paragraphe 11 ».
6. Le rabbin Yisrael Meir Hacohen (Radin, Lituanie, 1838-1933) a brièvement abordé notre sujet dans son commentaire classique du Shulhan Arukh – Mishnah Berurah, Orah Hayyim85, sous-paragraphe 10. Il y stipule qu’il est interdit de prononcer le nom de Dieu dans une salle de bain ou un endroit impur, « même dans une autre langue telle que Gott en allemand/yiddish ou Boga en polonais et russe et autres, car même si ce nom n’a aucune sainteté dans les lettres qui le composent et qu’il est permis de l’effacer, il est tout de même honteux de le mentionner dans un endroit impur… ».
7. Le rabbin Hayyim Ozer Grodzinsky (Vilna, 1863-1940), le plus important répondant en Lituanie avant la Shoah, a longuement traité notre sujet dans son Responsa Ahiezer (Partie 3, Vilna, 1939, n° 32). En 1930, il fut interrogé au sujet du journal juif allemand Der Israelit, publié par des juifs orthodoxes de 1860 à 1938, qui écrivait « Gott » en allemand sans aucune abréviation. Après avoir examiné les nombreuses sources indulgentes citées ci-dessus ainsi que les sources plus strictes que nous citerons ci-dessous, il écrit qu’il aurait peut-être mieux valu que Der Israelit appelle Dieu « Der ewiger Schopfer » [= Le Créateur éternel] dès le début, ou qu’il suive notre coutume d’écrire « G-t », ou encore qu’il fasse le nécessaire pour répondre à ceux qui s’y opposaient. Et si le rabbin Marcus Lehmann, homme juste, ne s’est pas inquiété de cela il y a cinquante ans lorsqu’il a fondé le journal, c’est parce qu’à l’époque, les journaux étaient importants et peu répandus, et que les gens les traitaient avec respect [et ne les jetaient pas à la poubelle]. Et s’il est difficile pour le journal de changer ses habitudes, il serait bon d’annoncer dans le journal que les gens ne doivent pas le traiter avec irrespect à cause des versets et des Divrei Torah, et que s’ils le font, la coutume restera telle qu’elle a été jusqu’à présent en ce qui concerne l’écriture du Nom en allemand.
Cette longue excuse n’est pas convaincante. Le rabbin Marcus Lehmann, qui a fondé et publié Der Israelit de 1860 à 1890, était un juif orthodoxe bien connu. Il écrivait « Gott » dans le journal parce que, comme l’ont déclaré le Shakh et le rabbin Bachrach ci-dessus, il ne lui était jamais venu à l’esprit, ni à la plupart des autres juifs, qu’il fallait traiter le nom de Dieu dans d’autres langues comme sacré. Il ressort clairement de la question posée au début de cette réponse qu’en 1930, des pressions étaient exercées pour obliger les juifs à écrire « G-tt ». C’est pourquoi, après avoir démontré qu’il n’y avait vraiment aucun problème, le rabbin Grodzinsky a rédigé le paragraphe apologétique à la fin de sa réponse.
8. Le rabbin Solomon Freehof (Pittsburgh, 1892-1990) fut le principal posek (decisionnaire) du mouvement réformé de 1940 environ jusqu’à sa mort. Il se prononça avec indulgence sur notre sujet (Recent Reform Responsa, 1963, n° 9) en se basant sur cinq des sources citées ci-dessus.
9. Le rabbin Walter Jacob (né en 1930) a succédé au rabbin Freehof, tant à Rodef Shalom à Pittsburgh qu’à la tête du Comité Responsa du CCAR. Dans son ouvrage Questions and Reform Jewish Answers (New York, 1992, n° 143-144), il traite principalement de la question de savoir si un ordinateur ou un disque informatique contenant le nom de Dieu doit être traité avec le même respect que la Bible hébraïque. Néanmoins, il précise en passant dans les deux responsa que « l’utilisation abusive du nom de Dieu » ne s’étend pas « aux translittérations ou aux traductions ».
10. Le rabbin Louis Jacobs (Londres, 1920-2006), l’un des principaux rabbins d’Angleterre et fondateur du mouvement masorti anglais, a rédigé pendant de nombreuses années des responsa anonymes dans The London Jewish Chronicle sous le titre « Ask the Rabbi » (Demandez au rabbin). Il en a publié certaines sous son nom dans Ask the Rabbi (Londres, Portland, 1999). Il y statue (p. 56) selon le Shakh « qu’il n’est donc pas nécessaire de commettre l’absurdité actuelle qui consiste à écrire G-d ou Al-ty [= Tout-Puissant]. Agir ainsi, c’est se rendre coupable d’une piété excessive, découragée par les rabbins ».
11.Le rabbin Kassel Abelson (né avant 1930), président du CJLS du mouvement conservateur pendant de nombreuses années, a rédigé en 1995 une brève réponse sur notre sujet, qui a été approuvée à l’unanimité par le CJLS. Il a statué qu’il est permis d’écrire « God » et des noms similaires en anglais dans leur intégralité, en se basant principalement sur le Shakh. (CJLS, Responsa 1991-2000, NY, 2002, pp. 151-152 ; également sur le site web du CJLS : YD 276.1995).
12.Enfin, le rabbin Aviad Stollman (né en 1974), rabbin communautaire à Efrat, en Israël, et titulaire d’un doctorat en Talmud. Dans sa réponse concernant l’effacement du nom de Dieu sur un écran d’ordinateur, il est d’accord avec le Shakh sur le fait qu’il est permis d’effacer le nom de Dieu dans des langues non hébraïques (Responsa Peleh Yoeitz, Jérusalem, 2011, n° 58).
Nous voyons donc que la plupart des décisionnaires ont statué que les noms de Dieu dans d’autres langues n’ont pas de caractère sacré et sont, tout au plus, des kinuyim pour Dieu.
III. Le nom de Dieu dans d’autres langues est sacré
Et il faut se poser la question des livres des Gentils qu’ils écrivent aujourd’hui dans leurs langues, et qui sont nos Écritures saintes [= le Tanakh], s’ils doivent être mis dans la genizah… et si l’on doit se soucier du nom de Dieu qui y figure afin de ne pas jurer faussement par eux et de ne pas les effacer, car celui qui efface le Nom [de Dieu] transgresse – et il me semble qu’il faut être strict à ce sujet, comme expliqué dans le Kuntress Hari’ayot [=Un livret de preuves].
Le Riaz a demandé si le nom de Dieu dans la traduction avait la même sainteté que le nom de Dieu en hébreu et il a statué que nous devions être stricts à ce sujet. Malheureusement, son Kuntress Hari’ayot n’a survécu que dans quatre traités, sans compter Shabbat, nous ne savons donc pas pourquoi il a décidé de statuer de manière stricte. Même si le Piskei Hariaz contenant ce passage n’a été publié qu’en 1964, il était néanmoins connu grâce à une citation du rabbin Yehoshua Boaz (Italie, XVIe siècle) dans son Shiltei Hagiborim au Rif (sur Shabbat, chapitre 16, éd. Vilna, fol. 43a), qui a ensuite été cité de manière abrégée par le Magen Avraham (Rabbi Avraham Gumbiner, Pologne 1637-1683 ; à Orah Hayyim 334, sous-paragraphe 17).
2.Le Rambam a statué (Hilkhot Shevuot2:2) sur la base du Yerushalmi Shevout 3:8 que si un Juif prête serment en utilisant l’un des kinuyim de Dieu tels que hanun ou rahum ou dans toute autre langue, ce serment est considéré comme valide. De même, il a statué (Hilkhot Sanhedrin 26:3) qu’un Juif qui maudit reçoit des coups de fouet, qu’il utilise l’un des noms de Dieu en hébreu (voir ci-dessus), un kinuy tel que hanun, ou le nom de Dieu dans toute autre langue (voir ci-dessus), car le nom de Dieu dans toute autre langue est comme tous les kinuyim. Cette dernière décision a été paraphrasée par le rabbin Yosef Karo dans Shulhan Arukh Hoshen Mishpat 27:1.
3.Le rabbin Yehonatan Eibeschutz (Prague, Metz, Altona, 1690/95-1764) a commenté cette dernière source dans son Urim V’tumim ad loc. (dans la section Urim de Hoshen Mishpat 27, sous-paragraphe 2, éd. Dubnow, 1806, folios 52b et 53b) :
Et à cause de nos nombreux péchés, la plupart des masses ne font pas attention et disent en allemand (ou en yiddish) : « Que Dieu le punisse ! Que Dieu le frappe ! » et ils transgressent un commandement négatif de la Torah. Et en tout cas, à cause de nos nombreux péchés, ils ne font pas attention [à ne pas maudire] avec un kinuy, et ils pensent que ce qui est écrit ou dit dans une langue gentille n’est qu’un adjectif et ils se trompent.
Et ils écrivent dans toute leur correspondance (8) « adieu », et en français, c’est un kinuy qui signifie « avec Dieu » (9) et « c’est jeté dans le fumier » (Rosh Hashanah 18b cité ci-dessus) et les Sages ont déjà institué une fête pour que le Nom de Dieu ne soit pas mentionné dans les contrats « car demain, celui-ci remboursera sa dette et le contrat sera retrouvé jeté dans le fumier » (ibid.). Et maintenant, à cause de nos nombreux péchés, ils ont appris des actions des Gentils et la question est revenue à son extrême disgrâce… et cela nécessite l’intelligence et la diligence des sages de la génération pour abolir cela parmi les masses.
Rabbi Eibeschutz était un célèbre posek, mais avec tout le respect que je lui dois, cette décision est problématique pour deux raisons. Tout d’abord, il existe une différence claire dans les sources citées ci-dessus entre écrire le nom de Dieu dans une autre langue, ce qui n’est pas considéré comme sacré, et prononcer le nom de Dieu dans une autre langue dans un serment ou une malédiction, ce qui est considéré comme sacré. Or, le rabbin Eibeschutz a voulu transférer le caractère sacré du nom oral de Dieu dans une langue étrangère au nom écrit de Dieu. Deuxièmement, son seul texte de référence est le passage de Rosh Hashanah 18b – qui prouve le contraire de son argument. Les Sages y ont décrété qu’on ne pouvait pas écrire « E-l Elyon » dans un contrat en hébreu de peur que le contrat ne finisse dans un tas de fumier. Leur décret n’avait donc rien à voir avec l’écriture du nom de Dieu dans une autre langue.
Dans le deuxième passage, dans Yoreh Deah 276:24, écrit au début des années 1890,(11) il commence par citer les décisions indulgentes du Tashbatz et du Shakh que nous avons citées (section II, n° 2-3). Il revient cependant à ce qu’il a écrit dans Hoshen Mishpat, à savoir que les femmes et les Amei Ha’aretz [= les hommes ignorants] qui écrivent le nom de Dieu en yiddish en lettres – même si celles-ci ne contiennent pas de sainteté, cela implique une interdiction, car les lettres sont déshonorées dans les tas d’ordures, et il n’y a pas de plus grand déshonneur que cela, et il faut les empêcher de le faire.
Ainsi, tout comme Rabbi Eibeschutz et Rabbi Ya’akov de Lissa, le seul texte de référence de Rabbi Epstein est le passage de Rosh Hashanah 18b, qui ne traite pas du nom de Dieu écrit dans d’autres langues. (12)
IV. Résumé et halakha pratique
Le Talmud et les principaux codes médiévaux tels que Rambam, Tur et Shulhan Arukh stipulent qu’il faut être très prudent lorsqu’on écrit et efface l’un des sept noms de Dieu en hébreu. En conséquence, Rambam, Rashbatz, le Shakh, Rabbi Yair Hayyim Bachrach, Rabbi Akiva Eger, Rabbi Yisrael Meir Hacohen, Rabbi Hayyim Ozer Grodzinsky, ainsi que cinq rabbins orthodoxes, conservateurs et réformés plus récents, ont tous statué que les noms de Dieu écrits dans d’autres langues ne sont pas sacrés. Ils n’ont pas besoin d’être abrégés, ils peuvent être effacés et ne nécessitent pas de genizah. Il s’agit clairement de la halakha normative en la matière.
D’autre part, parmi les quatre principaux poskim qui se sont prononcés de manière stricte sur cette question, le premier, le Riaz, ne donne aucune raison pour sa décision stricte et renvoie à son autre ouvrage, Kuntress Hariayot, qui n’existe plus aujourd’hui. Les trois autres – Rabbi Eibeschutz, Rabbi Ya’akov de Lissa et Rabbi Epstein – s’appuient tous sur Rosh Hashanah 18b qui interdit de jeter le nom de Dieu dans le fumier. Mais comme ce passage fait explicitement référence à l’un des noms de Dieu en hébreu, il ne prouve pas leur argument.
En conclusion, nous devons être très prudents lorsque nous écrivons et effaçons les sept noms de Dieu en hébreu, mais ces restrictions ne s’appliquent pas à l’écriture des noms de Dieu dans d’autres langues.
David Golinkin
Jérusalem
5 Adar 5781