Commentaire de la Torah sur la paracha Houkat
par Shula Lederman
Le premier commandement de notre paracha, Houkat, traite du rituel mystérieux de la génisse rousse. Les enfants d’Israël reçurent l’ordre d’apporter à Éléazar, le prêtre, une vache rousse sans aucun défaut, n’ayant jamais porté le joug. Éléazar devait la conduire hors du camp pour qu’elle y soit immolée. Il lui fallait ensuite recueillir un peu de son sang au bout du doigt et en faire sept fois l’aspersion vers la face de la Tente d’Assignation. Le rituel exigeait que la génisse soit entièrement brûlée sous ses yeux, et que l’on jette au milieu du brasier du bois de cèdre, de l’hysope et un fil de laine écarlate. Après coup, le prêtre et celui qui avait allumé le feu devaient laver leurs vêtements, baigner leur corps dans l’eau et demeurer impurs jusqu’au soir.
Parallèlement, un homme pur était chargé de recueillir les cendres de la génisse pour les déposer hors du camp, dans un lieu pur. La description de cette cérémonie met en lumière le lien paradoxal et intime entre le pur et l’impur : ces cendres, destinées à purifier l’homme souillé par le contact d’un mort, transmettent l’impureté à tous ceux qui participent à leur préparation. Face à ce mystère, les Sages ont classé ce rituel parmi les Houkim — ces lois divines dépourvues de justification rationnelle apparente, que l’homme doit observer par pure soumission à la volonté du Créateur. Cette exigence de sainteté absolue fait écho aux injonctions du Lévitique (chapitre 20) :
« Vous vous sanctifierez et vous serez saints, car je suis l’Éternel, votre Dieu. » (v. 7) « Vous observerez mes lois et vous les mettrez en pratique. Je suis l’Éternel qui vous sanctifie. » (v. 8)
Il ressort de ces versets que l’accès à la sainteté exige d’accepter les décrets divins, même lorsque la raison humaine échoue à en percer le sens.
Le regard de l’artiste : la toile d’Abner Moriah
Le tableau d’Abner Moriah offre une perspective saisissante de ce rituel. L’artiste choisit de représenter la vache rousse à la fois de face et de dos, permettant au spectateur d’en embrasser simultanément tous les aspects, de ses quatre pattes à sa queue. Les yeux de l’animal, d’une expressivité presque humaine, fixent intensément le spectateur. À gauche, le prêtre Éléazar apparaît un couteau à la main, matérialisant l’imminence du sacrifice.
Moriah habille le prêtre de nuances de rouge, une couleur traditionnellement associée au péché dans la théologie biblique, comme le rappelle le prophète Isaïe :
« Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme de la laine. » (Isaïe 1:18)
À l’arrière-plan, des collines aux tons vert et bleu séparent distinctement le prêtre et la génisse des tentes du peuple d’Israël, rappelant graphiquement que la cérémonie se déroule impérativement à l’extérieur du camp.
Du veau d’or à la génisse rousse : la réparation
Bien que le rituel de la génisse rousse appartienne à la catégorie des lois inconnaissables, les commentateurs n’ont pas manqué d’établir un parallèle saisissant entre cette vache sacrificielle et l’épisode du Veau d’or. Dans l’Exode (32:20), face à l’idolâtrie de son peuple, Moïse adopte une réaction radicale :
« Il prit le veau qu’ils avaient fait, le brûla au feu, le réduisit en poudre, répandit cette poudre sur la surface de l’eau, et la fit boire aux enfants d’Israël. »
Rachi, s’appuyant sur les enseignements de Rabbi Moshé le Prédicateur (Darshan), relie explicitement les deux événements. Le Midrash s’arrête sur les mots : « Qu’ils t’apportent une génisse rousse » (Nombres 19:2) et commente : de même que les Hébreux s’étaient dépouillés de leurs bijoux d’or pour fabriquer le veau, c’est à eux qu’il incombe désormais d’apporter les éléments de leur propre expiation.
Rabbi Moshé illustre cette dynamique par une parabole universelle :
« C’est l’histoire du fils d’une servante qui a souillé le palais du roi. Le roi s’écrie alors : « Que sa mère vienne et nettoie les excréments de son fils ! » De la même manière, que la vache (la mère) vienne expier la faute du veau (le fils). »
Ainsi, derrière l’apparente opacité d’une loi irrationnelle se cache une profonde mécanique réparatrice. Le rituel de la génisse rousse transcende sa nature mystique pour devenir le symbole d’une mémoire collective où s’articulent intimement la faute et le pardon, la pureté retrouvée et le souvenir de nos égarements passés.
Texte publié à l’origine sur le site de l’Institut Schechter
À propos de l’autrice :
Shulamit Lederman (docteure en histoire de l’art de l’Université hébraïque de Jérusalem, promotion 2000) a enseigné l’histoire de l’art à l’Université Bar-Ilan et à l’Institut Schechter, où elle a dirigé le département d’histoire de l’art dans le judaïsme jusqu’à sa retraite et où elle continue d’enseigner. Ses recherches portent notamment sur « L’artiste comme interprète » et « Les influences réciproques entre l’expression artistique juive et chrétienne dans les manuscrits traitant de peintures bibliques ».


