Tsipi Sandrov, directrice de la rubrique « Point d’Exclamation », Institut Schechter, Juin 2026
Que savez-vous du premier assassinat politique commis en Terre d’Israël à l’époque moderne ? S’agissait-il d’un crime exclusivement politique ou faut-il également y voir une dimension liée à l’homosexualité de la victime ?
Le 29 Sivan 5684 (1er juillet 1924), Jérusalem fut le théâtre d’un événement qui marqua durablement l’histoire du Yichouv : l’assassinat du Dr Jacob Israël De Haan (1881-1924). Juriste, journaliste, poète et écrivain d’origine néerlandaise, De Haan demeure l’une des personnalités les plus singulières et les plus controversées de la période du Mandat britannique.
Son parcours est celui d’un homme aux multiples métamorphoses : socialiste puis sioniste, religieux puis farouche adversaire du sionisme politique, intellectuel brillant mais profondément marginal, il ne cessa de déranger son époque.
Né dans une famille juive pratiquante du nord-est des Pays-Bas, Jacob Israël De Haan abandonne très jeune la pratique religieuse afin de s’intégrer pleinement à la société néerlandaise. Il adhère alors aux idées marxistes et rejoint le Parti social-démocrate.
Très vite, il se fait connaître comme écrivain. En 1904 paraît son premier roman, Pijpelijntjes (« Les Petites Canalisations »), qui provoque un scandale retentissant. Pour la première fois, un auteur juif néerlandais évoque ouvertement l’homosexualité masculine et laisse transparaître sa propre orientation sexuelle. Son second roman, publié en 1908, aborde à nouveau ce thème. Ces deux ouvrages lui valent autant d’admirateurs que de détracteurs et feront de lui, plusieurs décennies après sa mort, une figure importante de la littérature néerlandaise.
En 1912, dans le cadre de son activité d’avocat, De Haan effectue une mission d’enquête dans les prisons de l’Empire russe. Ce voyage constitue un tournant dans sa vie. À son retour, il connaît une profonde évolution spirituelle : il revient progressivement au judaïsme traditionnel, adopte un mode de vie religieux et se rapproche du mouvement sioniste religieux.
Après la Première Guerre mondiale, il émigre en Terre d’Israël avec le désir de participer activement à la construction du foyer national juif. Mais les choses ne se déroulent pas comme il l’espérait. Les institutions du Yichouv ne lui offrent aucun poste important. Sa candidature à l’Université hébraïque est écartée, tout comme sa demande de nomination au poste de consul des Pays-Bas à Jérusalem.
Cette succession d’échecs nourrit une profonde amertume. Peu à peu, De Haan s’éloigne des institutions sionistes et se rapproche des dirigeants de la communauté Haredi, alors farouchement opposés au projet sioniste.
Il enseigne désormais le droit à l’École de droit du gouvernement mandataire, continue d’écrire de la poésie et tient une chronique très suivie dans le grand quotidien néerlandais Algemeen Handelsblad, où il décrit la vie quotidienne en Terre d’Israël.
Sa vie privée demeure tout aussi complexe. Homosexuel, il entretient des relations avec plusieurs jeunes hommes, principalement issus de la population arabe, tout en gardant secrète cette partie de sa vie auprès de ses nouveaux amis du monde ultra-orthodoxe.
Parallèlement, il multiplie les attaques contre les dirigeants du mouvement sioniste, notamment contre le rav Avraham Yitzhak Hacohen Kook et les responsables du mouvement Mizrahi. Plusieurs de ses initiatives judiciaires et politiques suscitent de vives controverses.
Il développe également des relations suivies avec plusieurs responsables arabes de la région, en particulier avec l’émir Abdallah de Transjordanie, futur roi Abdallah Ier de Jordanie. Son objectif déclaré est alors de défendre les intérêts de la communauté ultra-orthodoxe, indépendante des institutions sionistes, tout en garantissant la libre circulation des Juifs dans les pays arabes.
Ses adversaires voient cependant dans cette diplomatie parallèle une menace directe pour le mouvement sioniste. Certains l’accusent même de chercher à compromettre les efforts diplomatiques entrepris par les représentants officiels du Yichouv.
Le 1er juillet 1924, De Haan doit conduire une délégation Haredi à Londres afin de combattre un projet de loi destiné à reconnaître officiellement les institutions représentatives de la communauté juive de Palestine. Les ultra-orthodoxes considèrent alors cette réforme comme un renforcement de la légitimité politique du mouvement sioniste. Selon des rumeurs largement répandues à l’époque, De Haan aurait également envisagé d’agir auprès des autorités britanniques afin d’obtenir l’abrogation de la Déclaration Balfour.
Ce voyage n’aura jamais lieu.
Le soir du 29 Sivan, après l’office d’Arvit célébré dans la synagogue située dans l’enceinte de l’hôpital Shaare Zedek de Jérusalem, Jacob Israël De Haan quitte les lieux et s’engage dans la rue de Jaffa. Un homme s’approche de lui et lui tire trois balles à bout portant avant de prendre la fuite.
La police britannique ouvre une enquête mais ne parvient pas à identifier officiellement les auteurs du crime. L’affaire est finalement classée sans suite.
Pendant de nombreuses années, les circonstances exactes de cet assassinat demeurent entourées de mystère.
Aujourd’hui, une majorité d’historiens considèrent que l’opération fut organisée par la Haganah, qui craignait que les démarches politiques entreprises par De Haan ne portent gravement atteinte au projet sioniste. Le nom d’Avraham Tehomi revient le plus souvent comme celui du principal exécutant, même si plusieurs aspects de l’affaire demeurent discutés.
Longtemps, Tehomi refusa toute implication. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il reconnut la responsabilité de la Haganah dans cet assassinat.
En 2019 fut publiée une lettre inédite qu’il avait rédigée quarante ans plus tôt. Il y affirmait notamment que le futur deuxième président de l’État d’Israël, Yitzhak Ben-Zvi, avait participé à la décision d’éliminer De Haan et que l’exécution avait été confiée à Avraham Tehomi et à Avraham Giora Krizhevsky. Ces affirmations continuent toutefois d’alimenter le débat parmi les historiens.
L’assassinat de Jacob Israël De Haan provoqua une onde de choc dans l’ensemble du Yichouv. Durant plusieurs mois, la presse hébraïque consacra de nombreux articles à cette affaire, qui demeure aujourd’hui encore le premier assassinat politique majeur de l’histoire de l’Israël moderne.
Des milliers de membres de la communauté Haredi assistèrent à ses funérailles au Mont des Oliviers, où beaucoup le considérèrent comme un martyr.
Le destin posthume de De Haan n’en fut pas moins paradoxal. Lorsque ses romans furent redécouverts et que son homosexualité redevint un sujet public, une partie de ceux qui l’avaient élevé au rang de héros préférèrent prendre leurs distances. L’Agoudat Israël, pour laquelle il avait tant œuvré, renonça à faire vivre officiellement sa mémoire.
Dans les années 1980, une tentative fut même entreprise pour donner son nom au jardin Zofnik, dans le quartier Guéoula de Jérusalem. Le projet n’aboutit jamais.
Près d’un siècle après sa mort, Jacob Israël De Haan demeure une figure profondément dérangeante. Son assassinat soulève encore aujourd’hui des interrogations auxquelles l’histoire ne répond que partiellement.
Fut-il exécuté uniquement pour son activisme politique ? Son homosexualité a-t-elle influencé, directement ou indirectement, la manière dont sa mémoire fut ensuite traitée ? Jusqu’où un mouvement national peut-il aller lorsqu’il estime son existence menacée ?
Autant de questions qui continuent d’alimenter les débats des historiens israéliens.
Article publié sur le site de l’Institut Schechter
Avec nos remerciements au guide Itzik Litani qui, à la suite de notre article consacré à l’hôpital Shaare Zedek, a rappelé que Jacob Israël de Haan fut assassiné au moment où il quittait l’enceinte de l’hôpital.


