La paracha Massei, qui clôt magistralement le Livre des Nombres (Bamidbar), s’ouvre sur une impressionnante nomenclature des pérégrinations des Israélites dans le désert. Le texte recense scrupuleusement les quarante-deux étapes qui ont jalonné leur errance, depuis l’Exode d’Égypte jusqu’à la mort d’Aaron, survenue la quarantième année du voyage. La description de cet itinéraire est scandée par une formule immuable et rythmique : «Ils partirent de… et campèrent à…».
Si certaines de ces stations correspondent aux deux premières années du périple — de la sortie d’Égypte jusqu’à la crise des explorateurs (Méraglim) qui scella l’interdiction d’entrer immédiatement en Canaan —, les autres couvrent les trente-huit années d’errance résiduelle. C’est durant cette longue transition que la génération de l’Exode s’est éteinte, laissant la place à celle des enfants, forgée au désert, qui s’apprêtait à franchir le Jourdain.
Les silences provocants du texte
À la lecture de cet itinéraire, le lecteur moderne comme le commentateur traditionnel peuvent légitimement s’étonner. Le récit s’attarde volontiers sur des détails topographiques précis, comme l’abondance de l’eau à l’oasis d’Elim — « où il y avait douze sources d’eau et soixante-dix palmiers » — ou, à l’inverse, sa cruelle absence à Rephidim : « Ils campèrent à Rephidim, et il n’y avait point d’eau à boire pour le peuple » (Nombres 33:9, 14).
Pourtant, des lieux d’une importance théologique et historique cruciale brillent par leur absence. Le texte omet de mentionner explicitement le mont Horeb (le Sinaï), théâtre du don de la Torah et du traumatisme du Veau d’or, ainsi que Kadech-Barnéa, l’épicentre de la faute des explorateurs. Cet itinéraire n’est donc pas une chronique géo-historique rigoureuse, mais une cartographie spirituelle répondant à d’autres desseins.
Pour certains exégètes, la répétition méthodique de ces stations exprime la sollicitude divine: Dieu a mesuré les étapes pour ne pas épuiser Son peuple. Pour d’autres, à l’instar de Rachi s’inspirant de la tradition midrachique, cette liste souligne la fidélité constante d’Israël qui suivit aveuglément la Nuée à travers l’inconnu, faisant écho à la célèbre prophétie de Jérémie :
« Je me souviens en ta faveur de la piété de ta jeunesse, de ton amour au temps de tes fiançailles, alors que tu me suivais au désert, dans une terre inculte. » (Jérémie 2:2)
Le voyage comme processus initiatique
Il me semble que cette insistance sur le détail des haltes véhicule une idée plus fondamentale: le sens d’un voyage ne se réduit jamais à sa seule destination. Le chemin possède sa propre valeur intrinsèque. L’errance au désert n’est pas un simple temps mort géographique; c’est un processus dynamique de maturation, jalonné de révélations éclatantes, mais aussi d’échecs et de régressions douloureuses. Cette sédimentation de l’expérience humaine et spirituelle n’est pas moins constitutive de l’identité d’Israël que l’entrée finale en Terre promise.
Qu’est-ce qui importe le plus: le but ou le chemin ? L’histoire d’Israël suggère que les deux sont indissociables. La destination est le moteur indispensable; elle est cette colonne de feu qui marche en tête du camp, offrant l’horizon et la force d’affronter l’âpreté du désert. Cependant, un peuple d’esclaves ne saurait acquérir la stature morale d’hommes libres de manière instantanée. La maturation exige le passage par chacune de ces quarante-deux étapes. Plus le voyage est habité, traversé et assumé, plus la destination finale prend son sens.
À propos de l’autrice:

La Dre Noa Yuval-Hacham est maître de conférences et conseillère pédagogique au sein des départements d’Études sur Jérusalem et Eretz Israël, et d’Arts judéens. Elle a soutenu sa thèse de doctorat à l’Université hébraïque de Jérusalem.
Ses recherches, au carrefour de l’histoire de l’art et de la pensée rabbinique, explorent la culture visuelle de l’Antiquité tardive, l’iconographie des synagogues antiques et les interactions complexes entre l’art juif et les cultures chrétiennes et musulmanes environnantes. Elle analyse également la tension dialectique entre la création plastique et les cadres conceptuels de la Halakha.
Elle est notamment l’autrice de Art Without Figure: Anti-Figurative Trends in Jewish Art in the Late Byzantine and Early Muslim Periods (Éditions Magnes, 2021), un ouvrage de référence sur les courants aniconiques dans l’art juif ancien


