La guerre civile — jamais!

 
Ces derniers jours, j’ai été profondément consterné de voir circuler de nouveau sur Facebook, à l’initiative de l’organisation Crime Minister — l’un des acteurs majeurs du mouvement de protestation de Kaplan — un extrait bien connu dans lequel Yeshayahou Leibowitz déclare ne pas comprendre pourquoi la guerre ne serait considérée comme légitime que lorsqu’elle oppose des membres de peuples différents. Plus loin, lorsqu’on lui demande explicitement si ses propos constituent un appel à la guerre civile, il répond : « Oui. »
Dans ce même extrait, il évoque même la création de groupes chargés de « briser les os » de ceux qu’il qualifie de « bandes de brigands ».
 
Précisément en ces jours de Bein Hametsarim, durant la semaine où nous commémorons Tisha BeAv, il me semble particulièrement important de revenir sur ces paroles, de les examiner avec gravité et d’expliquer pourquoi, pour le peuple juif, la guerre civile ne saurait jamais constituer une option légitime. On peut reconnaître l’acuité intellectuelle de Yeshayahou Leibowitz tout en affirmant que, sur cette question, ses propos sont à la fois erronés et dangereux.
 
Leibowitz demande pourquoi, lorsque des hommes sont séparés par un désaccord radical portant sur une valeur pour laquelle ils sont prêts à mourir, leur appartenance à un même peuple devrait les empêcher de se combattre. La question est incisive, mais elle repose sur un présupposé inacceptable : l’idée que la disposition d’un homme à mourir pour une valeur lui donnerait également le droit de tuer ceux qui ne la partagent pas.
Si nous acceptons ce principe, chaque camp pourra proclamer que sa propre valeur est absolue et exclure ses adversaires du cercle de la légitimité. Les uns le feront au nom de la démocratie, les autres au nom de la volonté du peuple, d’autres encore au nom de la sécurité ou de la Torah. Le résultat ne sera pas une victoire morale, mais la domination du camp le plus armé et le plus violent.
 
Le peuple juif a de profondes raisons historiques de rejeter une telle idée. La lutte fratricide entre les héritiers de la dynastie hasmonéenne ouvrit la voie à l’intervention de Rome et mit fin à l’indépendance juive. À la veille de la destruction du Second Temple, des factions juives s’affrontaient à l’intérieur même de Jérusalem, tandis que les Romains se tenaient à ses portes. L’histoire ne nous enseigne pas que tout désaccord est dangereux. Elle nous enseigne que, dès lors que l’adversaire politique est transformé en ennemi qu’il faudrait détruire, la maison tout entière se retrouve sans défense.
L’État d’Israël est petit, densément peuplé, entouré d’ennemis et repose sur une armée issue d’un seul et même peuple. Il n’existe pas, en Israël, deux territoires distincts que l’on pourrait séparer l’un de l’autre. Une guerre civile traverserait les familles, les unités militaires, les hôpitaux et les quartiers. Elle ne produirait aucun vainqueur, mais seulement différents degrés de défaite nationale.
 
Au moment de la crise de l’Altalena, Menahem Begin déclara : « Il n’y aura pas de guerre civile. » Il ne niait ni l’injustice, ni la rivalité, ni la profondeur du désaccord. Il avait compris qu’il existait quelque chose de plus grave encore que la défaite ou l’humiliation : la destruction d’une souveraineté juive qui venait à peine de renaître.
Il est permis, et même parfois nécessaire, de débattre avec la plus grande vigueur. Il est permis de manifester, de protester, de faire grève, de saisir la justice et de remplacer les gouvernements. Mais il est interdit de constituer des groupes armés, de légitimer la violence contre l’adversaire ou de présenter la guerre civile comme une possibilité purificatrice ou sublime.
L’unité ne signifie pas l’uniformité. Elle repose sur la conviction que, même lorsque nous estimons que l’autre camp se trompe profondément, il demeure une composante de notre peuple, un citoyen titulaire de droits et un partenaire dans notre maison commune.
 
Pour le peuple juif, la guerre civile ne peut être une option. Non pas parce que les désaccords existentiels n’existent pas entre nous, mais parce que nous avons déjà appris ce qui se produit lorsque chaque camp prétend sauver le peuple en détruisant l’autre.

 

 

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